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Vie à Nazareth au quotidien
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Le lieu historique de la Visitation de Marie : Hébron ?

(Cf Ecriture Sainte, S. Luc, I, 39-55) :

 

L'Evangile raconte que la Visitation eut lieu dans une ville de Judée et dans une région montagneuse.

 

Le terme grec (oreine) employé par l'Evangéliste, traduit le mot araméen "Tour" qui, dans le style biblique, désigne l'ensemble des régions montagneuses d'un pays. Saint Luc n'a certes pas donné au mot sa signification générique car "tour" est communément employé dans l'opposition et renferme une spécification comme dans les appellations courantes de monts (tour=har en hébreu) d'Ephraïm, monts de Nephtali, monts de Juda.

 

C'est sans doute le même sens que le texte recueilli par saint Luc donne également à ce mot lorsqu'il raconte comment les choses merveilleuses de la naissance du Précurseur... 

«s'étaient répandues dans toutes les montagnes de Judée». (Luc, 1, 65).

 

Au verset 39, la traduction grecque de l'Evangéliste est plus précis car il fait précéder de l'article le mot grec "oreine". Si l'on ne peut en déduire une conclusion formelle, il est permis d'établir une hypothèse vraisemblable qui se rapporte à une région géographique délimitée.

 

D'ailleurs, Pline et Flavius Joseph mentionnent précisément une région appelée Oreine dont la capitale était Jérusalem. Serait-ce le sens employé par saint Luc ?

 

L'hypothèse semble hardie au P. Lagrange. Mais s'il peut sembler étonnant que l'Evangéliste se soit servi d'un mot technique il reste acquis que son texte est remarquable par la concision autant que par la précision de l'information. D'ailleurs la dénomination n'est pas une nouveauté parce que la Bible elle-même appelle «région de montagnes» les environs de Jérusalem.

 

Si l'on admet que saint Luc se réfère aux lieux décrits par les historiens contemporains, on comprend sans peine qu'il n'ait pas jugé utile de spécifier davantage; il était superflu d'appuyer sur le nom d'une ville que la seule appartenance à la tribu de Juda localisait.

 

Cette appartenance correspond en effet à une délimitation territoriale bien précise car les montagnes de Judée, pour une large part, appartenaient à la tribu de Benjamin; la partie nord relevait de la tribu de Juda.

 

L'indication faite par l'Evangéliste, d'une ville de Juda suffit à l'identifier quand il la situe dans une région de montagnes. C'est précisément là que se trouve Ain Karim.

 

Par contre, si on veut parler d'une ville, Ain Karim n'est pas convenable; il vaudrait mieux penser à Hébron plus au sud comme on le verra plus bas, ou du moins un village proche d'Hébron, justifiant la présence de Zacharie, un prêtre de grande lignée comme ceux des hauts lieux d'Israël, ayant priorité pour représenter sa classe à Jérusalem. 

 

Ain Karim, lieu biblique

Les fouilles entreprises par le P. Silvester Saller au centre du village de Ain Karim ont démontré qu'il était habité au temps du Christ; la preuve se base sur une riche collection de céramiques contemporaines à la dynastie d'Hérode.

 

Mais la découverte de pressoirs et de tombeaux antérieurs à l'exil des juifs atteste une antiquité beaucoup plus reculée; Aïn Karim existait plusieurs siècles avant le Christ. Il est reconnu du reste que Aïn Karim correspond à l'antique cité cananéenne Karem de Josué et à la Beth-Ha-Kerem de Jérémie et de Néhémie.

 

La transformation en Ain Karim qui se trouve pour la première fois et légèrement mutilé en Enqarin dans le calendrier de l'Eglise de Jérusalem (VII-VIIIè siècle), est due sans doute à l'importance de sa fontaine (Aïn) dans la vie du pays.

 

Le village de l'Evangile correspond au site et à la disposition de l'Aïn Karim actuel : le centre groupe la majeure partie des habitations mais plusieurs sont dispersées sur le versant sud de la montagne.

 

Les fouilles entreprises par le P. Bellarmino Bagatti dans cette zone secondaire ont complété les recherches du P. Saller. Elles ont démontré que des ruines considérées pendant longtemps comme les restes d'un sanctuaire de la Visitation n'avaient aucune valeur archéologique, car il s'agit en réalité d'une maison et de ses dépendances.

 

Les céramiques et la facture des murs appartiennent à l'époque romaine et permettent d'affirmer que la maison était habitée au temps du Christ.

 

Vestiges anciens à Aïn Karim

Très tôt Aïn Karim devint un centre de culte et à ce moment la fontaine qui fut son centre vital, était recouverte d'un monument en maçonnerie de manière à l'isoler de la source et surmontée d'une petite abside cintrée. D'autres travaux furent certainement exécutés mais leur importance échappe aux recherches archéologiques.

 

D'autre part, la transformation religieuse allait de pair avec l'affluence des pèlerins. Un graffite orné de croix fut retrouvé parfaitement conservé avec de nombreux restes d'objets qui servaient au culte: un fragment de marbre provenant d'un reliquaire, des morceaux de verre de lampadaires et surtout un plateau portant l'inscription grecque IC XC YC Y = Jésus-Christ Fils de Dieu.

 

L'emploi de pierres de taille moyenne plus longues que larges, d'autres détails de maçonnerie et surtout la céramique se rapportant à la période byzantine et leur ressemblance manifeste aux restes découverts sur le mont Nébo les reporte au VIè siècle.

 

Ce qu'en disent les Apocryphes

Entre la localisation de Aïn Karim assez vague dans l'Evangile et la tradition explicite qui s'affirme dans les écrits du VIè siècle, il y a place pour une préhistoire du sanctuaire de la Visitation ; ses données sont fournies par l'archéologie.

 

La légende s'est emparée des souvenirs laissés par l'Evangile les précisant avec force détails dans le Protévangile de Jacques. Cet apocryphe raconte comment Elisabeth fuyant devant les sicaires de l'infanticide Hérode se réfugia «dans les montagnes» pour- sauver son fils du massacre et qu'un rocher les déroba aux poursuivants sanguinaires.

 

Fondée sur le récit de l'Evangile et enjolivée, cette tradition ancienne se greffa-t-elle sur la dévotion des fidéles de l'Aïn Karim? Ou bien s'agit-il de l'inverse? L'ancienneté du culte comme le refuge de sainte Elisabeth ne saurait être mise en doute. Une terre-cuite conservée au musée de Bobbio porte l'inscription «la bénédiction du Seigneur (vient) du refuge de sainte Elisabeth»; son dessin qui illustre la chevelure d'un sicaire, rappelle les monnaies d'Héraclius (VIIè siècle).

 

De plus, deux authentiques de reliques venant de Palestine et conservées au musée du Latran, aux caractères du VIIè siècle, se réfèrent au refuge de sainte Elisabeth.

 

Dans l'Evangile

Le pèlerin Théodose est le premier pèlerin occidental qui enregistre la tradition locale. Il trouva sans doute le culte bien établi comme le «refuge de sainte Elisabeth»; cependant la fidélité au récit de l'Evangile lui fait décrire la «maison d'Elisabeth».

 

En expliquant sa réaction toute occidentale devant la légende apocryphe, il devient nécessaire de distinguer entre les deux lieux qu'il a visités. D'ailleurs, les recherches archéologiques confirment cette distinction. Outre la transformation du «refuge» en lieu de culte où la tradition apocryphe avait fixé un souvenir (en le déformant) il existait sur les lieux une église construite entre le Vè et le VIè siècle.

 

Le calendrier de l'Eglise de Jérusalem qui énumère les pèlerinages en usage dans les sanctuaires au VIIè et au VIIIè siècles, écrit:

 

«Le 28 août, au village de Enqarin on fait la commémoraison d'Elisabeth la juste dans l'église qui lui est dédiée».

 

Eutychius, patriarche d'Alexandrie (933-940) mentionne une église à Aïn Karim qu'il connait sous le titre de Saint-Zacharie. Il est difficile de déterminer s'il désigne ainsi l'église de la commémoraison de sainte Elisabeth ou l'église de saint Jean qui existait déjà à cette époque.

 

Cependant le soin qu'il apporte à spécifier qu'il s'agit du lieu de la Visitation, ce qui est différent des traditions intérieures,  favorise la première hypothèse, car l'opinion commune, selon les manuscrits des VIIIè et IXè siècles du récit de l'archidiacre Théodose, situait la Visitation et sa célébration dans la «maison» ou église de sainte Elisabeth.

 

Toutefois le patriarche Eutychius pourrait bien se faire l'écho de la confusion des lieux qui devait se prolonger pendant des siècles. L'histoire du sanctuaire de la Visitation, insaissisable dès l'origine, va subir un arrêt à l'apparition des croisés.

 

L'hégoumène Daniel qui visita 'Ain Karim dans les premières années du Royaume latin, découvrit dans la région appelée Orini par les indigènes, une petite église construite sur une grotte, dédiée au culte. Cette église était dédiée à sainte Elisabeth mais, selon le pèlerin russe, rappelait la fuite de la mère du Baptiste que la légende apocryphe avait popularisée.

 

Les souvenirs de l'Evangile au contraire étaient conservés dans l'église de Saint-Jean réunie à "la maison natale du saint Précurseur".

 

Ainsi se trouvent mélangées trois localisations différentes :

- la maison de la Visitation, localisée à Aïn Karim à partir de 940 par un patriarche d'Alexandrie,

 

- la maison où résidait Elisabeth et où elle rencontrait Jean-Baptiste qui se réfugiait au désert de Judée à la moindre alerte, et

 

- la fontaine au centre du village.

 

Mais le texte araméen (syriaque oriental) de Luc est sans ambiguïté : Marie alla en grande hâte par la montagne vers une ville de Judée et Aïn Karem n'était pas une ville à l'époque de ce voyage.

Or au 10e siècle, les musulmans prennent tous les monuments de Hébron devenue leur ville sainte, celle de leur "ancêtre" Abraham et on conservait à Hébron le souvenir de la maison de Zacharie.

D'ailleurs le trajet du Magnificat est sans ambiguïté; il va de Nazareth à la ville d'Abraham!

 

En conclusion : Hébron, le lieu le plus probable de la Visitation

Il est donc préférable de garder à Aïn Karim sa gloire d'avoir été le village d'Elisabeth et de Jean-Baptiste et de garder à Hébron d'être le lieu de la Visitation de Marie à la fois à sa cousine.

 

A Aïn Karim comme dans les autres lieux saints, les Croisés laissèrent l'empreinte de leur foi vive. Ils élevèrent une seconde église qui, en incorporant la grotte vénérée, respecta les restes du sanctuaire byzantin.

 

A la chute du Royaume latin, l'église et le monastère furent occupés par les arméniens jusqu'au XVè siècle quand les musulmans s'en emparèrent afin d'exploiter les pèlerins. Les constructions qui avaient souffert sous le régime des arméniens, se délabrèrent après leur départ forcé pour tomber en ruines; et quand, en 1679, les Franciscains réussirent à racheter le sanctuaire, il n'en restait qu'un monceau de décombres.

 

Deux siècles et demi de luttes et de sacrifices défendirent ce précieux héritage contre la cupidité musulmane.

 

En 1938, il fut enfin possible de réaliser un projet mûri par l'adversité en construisant un sanctuaire dont la fraîcheur attirante rappelle les miniatures d'un parchemin antique.


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