(Cf le Protévangile de Jacques, IV, I Prot. V, I, 69) :
Un récit apocryphe constitue la source originelle de la tradition qui situe à Jérusalem la maison natale de Marie. Cet ouvrage que l’humaniste Guillaume Postel fit connaître à l’Occident en 1552 sous le titre de Protévangile de Jacques, raconte la naissance merveilleuse de Marie décrivant l’événement avec force détails mais sans indiquer le lieu où il s’est produit.
L’omission s’explique sans peine si l’on suppose que l’auteur passe sous silence un détail alors connu de tout le monde. Cependant le contexte est riche d’indices qui permettent de le fixer à Jérusalem, car le remaniement latin du Protévangile localise la maison de Joachim à proximité du Temple et permet d’identifier la Porte Dorée par une allusion évidente.
Ce sur quoi se fonde le Protévangile de Jacques
Il est manifeste que l’auteur du Protévangile ainsi reconstitué en latin se fonde sur les sources primitives. De plus, il s’identifie comme originaire de Jérusalem ce qui lui vaut d’être en mesure de recueillir facilement les traditions locales tandis qu’il omet des précisions qui lui semblent superflues mais qui seraient inestimables pour ceux qui ne possèdent pas sa connaissance topographique de la Ville Sainte.
L’antiquité du Protévangile ne saurait être mise en doute car les chapitres de base remontent à la première moitié du IIème siècle. Bref, il demeure acquis que le récit de l’Apocryphe serait en réalité la version romancée d’une tradition locale authentique.
En éliminant tout ce qui est de formulation grecque, il est possible de restituer avec précision un texte bien plus court sous-jacent en bel araméen rythmé, proche des textes bibliques. C'est ce texte du 1er siècle qui a été probablement traduit en grec au 2è siècle puis en latin et qui s'est enrichi ensuite de commentaires occidentaux faciles à éliminer d'après la tournure grecolatine de leur style.
Il est possible de retracer, au cours des siècles, les arguments qui confèrent à l’Apocryphe l’autorité de la tradition. En effet, Eusèbe (267-240), dans son Histoire ecclésiastique, établit la série continue de treize évêques qui ont présidé aux destinées de l’église de Jérusalem ; il commence avec l’apôtre saint Jacques dont le successeur fut Siméon, crucifié par Atticus en l’an 107 et qui revint habiter à Sion après le désastre de 70.
La chrétienté de la Ville Sainte subsista ouvertement jusqu’à la deuxième révolte juive qui massacra les chrétiens opposés à sa politique de terreur. Ensuite, après la fondation d’Aelia Capitolina (135) quand l’empereur Adrien décida de détruire tout vestige chrétien dans Jérusalem pour y substituer une ville païenne, la communauté judéo-chrétienne subsista dans le secret et réapparut lors de la paix de Constantin.
C'est alors que furent bâtis les édifices du culte par des architectes romains et aux frais de la mère de l'empereur, Hélène. C'est la mémoire des judéo-chrétiens très précise et traditionnelle comme celle de leurs frères judéo-pharisiens, qui permit alors la redécouverte publique des lieux saints.
Cela fixe le cadre dans lequel le culte à la Mère de Dieu se développera. La dévotion mariale occupe cependant une place très effacée dans les origines chrétiennes mais l’église de Jérusalem qui en est le berceau, est aussi la source de la tradition locale car elle conserva fidèlement le souvenir de la maison natale de la Mère de Dieu ; l’auteur apocryphe s’est contenté de la recueillir pour la fixer dans son récit.
Confirmation donnée par la Tradition, mais infirmée par l'Evangile de la Nativité...
Au reste, le lieu suggéré dans le Protévangile est confirmé par une tradition constante qui remonte jusqu’au IXème siècle.
Il faut attendre l’époque carolingienne pour lui opposer Nazareth qui est proposée par l’évangile de la Nativité de Marie. Cette révision épurée du Protévangile qui créa une nouvelle tradition dans les mémoires de beaucoup de couvents latins en Occident, a un Occidental pour auteur ; il cache ironiquement son identité sous le nom de saint renommé à juste titre Jérôme par un ouvrage intitulé Extravagances et rêveries des Apocryphes.
Se laissant sans doute impressionner par des rapprochements puisés dans l’Evangile, il fait naître Marie à Nazareth. C’est précisément l’opposition trop apparente au texte ancien qui, selon le principe élémentaire de toute herméneutique, affermit en fait davantage la tradition favorable à Jérusalem.
Si l’Orient a retenu malgré cela l'antique tradition en résistant à la tentation d’interprétations plus accomodantes, elle doit reposer sur une solide tradition locale. La question relève désormais du domaine de l’histoire et l’opinion du pseudo-Jérôme est inconnue des pèlerins jusqu’au XIIème siècle où Jean de Wurzburg (1165) se réfère à l’Apocryphe tardivement remanié :
« Selon l’affirmation de Jérôme, on dit que Marie serait née à Nazareth »,
l’expression manque de conviction ! Il faut convenir que la présomption historique favorise Jérusalem. D’autre part, les franciscains, gardiens séculaires du sanctuaire de Nazareth, n’ont jamais professé d’autre opinion.
Une opposition apparente, car une partie de la famille de Marie habitait la Galilée
L’origine galiléenne d’un rameau de la famille de Marie résoudrait l’opposition apparente de l’Evangile et de la tradition de Jérusalem. Il semble certain d’après les allusions de l’Evangile et aussi d’après les récits du IIème et III siècles, que la parenté de Jésus habitait la Galilée.
La confrontation des Synoptiques laisse supposer que Marie habita Nazareth. En effet, quand Joseph remarque que sa fiancée va être mère, il ne l’avait pas encore acceptée dans sa maison. Saint Luc dit expressément que l’Annonciation eut lieu à Nazareth où Marie devait logiquement habiter sa propre maison.
La première mention d’une église construite sur l’emplacement localisé par le Protévangile de la maison natale de Marie à Jérusalem remonte à 530 et est due au pèlerin occidental Théodose ; elle fut reprise par l’auteur contemporain du Bréviaire de Jérusalem.
Cette église remonte sans doute à l’impératrice Eudoxie (438-460) dont le règne se signale par la construction de nombreux édifices religieux à Jérusalem et par l’impulsion du culte de la Mère de Dieu acclamée au concile d’Ephèse (431).
En 570, un pèlerin anonyme de Plaisance raconte qu'il a visité, tout à côté de la Piscine Probatique, la basilique de Sainte-Marie. L'identification du monument faite par Théodose est précisée par l'Anonyme de Plaisance jusque dans le détail quand il déclare que le sanctuaire est construit sur l'un des cinq portiques mentionnés par l'Evangile.
Une telle précision est bien de nature à étonner parce qu'il semble confondre le sanctuaire marial et l'église du paralytique que nous connaissons par d'autres documents.
Saint Sophrone et saint Jean Damascène tombent dans la même confusion ; cependant ni le poète ni l'orateur ne s'astreignent aux règles de la critique historique. Le témoignage de l'Anonyme de Plaisance ne saurait s'expliquer sans admettre qu'il a confondu le sanctuaire marial et l'église du paralytique que ne mentionnent ni Thédose ni le Bréviaire de Jérusalem.
L'importance de ces données historiques s'impose par le fait que l'archéologie actuelle affirme l'existence de deux églises distinctes. En effet, les fouilles pratiquées en 1957 dans les pourtours de la piscine permettent de conclure précisément que l'église du paralytique s'élevait sur le cinquième portique et fut ouverte au culte jusqu'au IXè siècle.
Le sanctuaire marial s'élevait un peu à l'est, comme l'a noté le Bréviaire de Jérusalem et l'ont confirmé les fouilles archéologiques récentes. La belle église byzantine indiquée sur la carte de Madaba – carte de la Palestine du Vlè siècle dans la mosaïque du pavé de l'église de Madaba en Jordanie - s'élevait, selon l'opinion du P. Vincent, sur les restes d'une chapelle plus modeste.
Les motifs de décoration de celle-ci que les fouilles ont mis au jour appartiennent à l'époque de l'empereur Antonin, au IIè siècle. Eutychius ne mentionne pas le sanctuaire marial au nombre des monuments saccagés et démolis par les troupes perses de Chosroès en 614 mais le fait est controversé car d'une part elles firent périr 2107 chrétiens grecs dans le siège de la ville, mais d'autre part elles furent accueillies par la population avec faveur : les troupes étaient dirigées par un général chrétien et comportaient beaucoup de chrétiens orientaux ayant une grande dévotion pour Marie ; ils abaissaient la superbe des colons grecs dans ces lieux traditionnellement hostiles aux riches romains qui dirigeaient la petite ville de Jérusalem.
En tous cas, au début du VIIè siècle le culte y est intense. Le calendrier de Jérusalem des VIIè et VlIIè siècles rappelle deux fêtes qui y sont célébrées, l'Annonciation le 25 mars et la Nativité de Marie le 8 septembre.
La politique tolérante des Omeyades, reprenant celle des Perses, lors de la conquête de la Palestine en 637, semblait favoriser le culte chrétien, mais elle se montra rapidement étouffante. Le traité de paix certes s'inspirait du vif désir d'assurer la collaboration des vaincus à l'établissement du régime arabe mais il portait une clause perfide : il défendait la réparation et la restauration de tous les édifices religieux.
Aussi le sanctuaire marial ne tarda point à menacer ruines ; l'intervention de Charlemagne et son appui financier arrivèrent juste à temps pour empêcher l'écroulement.
Des murs lézardés alors consolidés et des chapiteaux «étrangers» demeurent les témoins de cette restauration du IXè siècle. Pendant les trois siècles suivants, le silence enveloppe le sanctuaire de la Mère de Dieu et seule une source arabe rappelle son existence.
Au début de l'an 1000, le sultan d'Egypte Hakim décida une politique de persécution antichrétienne systématique, détruisit le Saint-Sépulcre dont la présence même témoignait contre une sourate du Coran et profana toutes les églises de Jérusalem. Comme les autres églises dédiées à la Vierge ou à la Nativité, il ne détruisit pas cette église mais la convertit en école musulmane pour enseigner la "vérité coranique". Il semble toutefois que les chrétiens furent autorisés à venir prier dans la crypte.
Quand le sanctuaire de l'Immaculée est rebaptisé "sanctuaire de sainte Anne"
La conquête des Lieux-Saints par les croisés ouvrit une ère de pèlerinages et ranima l'histoire du sanctuaire marial. Cependant pour les pèlerins, il est devenu le sanctuaire de sainte Anne.
Le premier qui note cette substitution du titre est le scandinave Saewulf en 1102. Il serait erroné de l'attribuer à l'influence des latins car ils connaissaient depuis longtemps le récit du pseudo Jérôme qui faisait naître Marie à Nazareth.
En ce qui concerne les croisés, leur croyance en la localisation correcte de la maison natale de Marie à Jérusalem ne fut jamais mise en doute. Le témoignage de Saewulf est péremptoire tandis que Foucher de Chartres, chroniqueur de la première croisade, n'est pas moins explicite :
«Au nord du Temple de Jérusalem, écrit-il, se trouve l'église de Sainte-Anne où est née la Bienheureuse Vierge».
La croyance reste donc constante. Quant au titre de sainte Anne, tout permet de présumer qu'il fut imposé antérieurement aux croisades et qu'il soit pleinement justifié par d'autres sources.
Bien que postérieur, le témoignage de l'historien arabe Abou-el-Feda (1325) est très explicite:
«Avant l'Islam, l'école Salahieh était connue sous le nom d'église de Sainte-Anne (Sandanna). En effet, on affirme qu'elle renferme 'le tombeau d'Anne, mère de Marie».
Il ne manque point de motifs pour croire que la substitution du nom soit liée à la prétendue mention de ce tombeau.
L'hégoumène Daniel (1107) est le premier auteur qui fasse mention de ce tombeau ignoré avant lui dans les récits de pèlerins. Son indication sera transcrite dans d'autres itinéraires jusqu'au milieu du XVlè siècle quand toute allusion disparaît. Mais vers la fin du siècle dernier, la croyance fut ravivée avec ferveur et l'on en chercha même des preuves archéologiques.
En 1889, les partisans du tombeau de sainte Anne croyaient atteindre le succès quand l'incompatibilité de réunir en un même lieu le tombeau de sainte Anne et la maison natale de Marie fut démontrée par l'archéologie et par l'histoire.
Et malgré l'attestation de nombreux pèlerins des âges passés, il fallut conclure à l'exclusion positive du tombeau de sainte Anne dans la maison natale de Marie.
Une excellente hypothèse est proposée par Van der Vliet pour expliquer cette croyance erronée : la translation à Jérusalem de reliques de sainte Anne, propose-t-il, survenue peu de temps avant les croisades, ou même après la conquête latine, aurait donné naissance à la légende du tombeau de sainte Anne.
Il n'est pas sans intérêt de noter un cas identique. Les historiens byzantins de la décadence ont faussement affirmé que le tombeau de sainte Anne était possédé par une église de Constantinople parce que l'empereur Basile le Macédonien y avait fait transporter une relique de la Sainte.
Il est donc permis de conclure que l'existence d'un tombeau si précieux suggérait une appellation populaire. La substitution était acceptée d'autant plus facilement par les fidèles que Jérusalem comptait un nombre considérable d'églises dédiées à Marie et que le nouveau titre ne privait le sanctuaire ni de son caractère originel ni de sa destination primitive.
D'ailleurs le nom d'église de Sainte-Marie qui se lit sur un plan de la Ville Sainte de 1170 pour désigner ce sanctuaire semble confirmer notre conclusion, car il atteste une fois de plus son caractère marial, inchangé depuis la fondation.
Une histoire mouvementée, jusqu'à nos jours
Depuis des temps très anciens, existait tout à côté du sanctuaire un monastère de recluses. Le Commemoratorium assure qu'au début du IXè siècle il était habité par vingt-cinq moniales mais à l'arrivée des croisés, écrit Guillaume de Tyr, il ne comptait plus que trois ou quatre pauvres femmes.
Des indices sérieux permettent de croire qu'il s'agit des survivantes de la florissante communauté de Bénédictines établie à Sainte-Anne avant les croisades. Ce monastère d'abord très pauvre se vit transformé en riche abbaye en 1104 par l'entrée en religion d'Arda, épouse répudiée du roi Baudouin, et de plusieurs princesses de la famille royale ; du même coup, le sanctuaire en subit de profondes modifications et même une véritable transformation.
Le style fut transformé en style roman dit de transition qui passionnait les architectes de l'époque des croisades; des fresques magnifiques, inspirées du Protévangile, décorèrent les murs de l'église qui passa au rang de basilique avec ses trois nefs. Hélas! ce fut une splendeur éphémère.
A la prise de Jérusalem (1187) le vainqueur Salah ed-Dine transforma le spacieux monastère en école coranique qui devint la fameuse Salahieh ; l'église, entièrement lavée à l'eau de rose, fut transformée en mosquée.
Cependant les pèlerinages de Terre-Sainte qui semblaient un vrai défi à la mort, ne cessèrent point malgré l'ostracisme musulman. Quant au sanctuaire de Sainte-Anne, le fanatisme l'isola des pèlerins par un fossé de haine infranchissable: seuls un drogman ou un «Frère de la Corde» étaient admis à indiquer de loin l'église profanée.
Les pèlerins s'émouvaient et, au récit des vers passionnés de saint Sophrone, comme lui, répandaient leurs prières, mêlées de larmes, devant les pierres sacrées.
Vers la fin du XVè siècle, la patience secondée par un appel à l'infaillible backchiche commença à entamer le fanatisme musulman. Dans un pittoresque récit de pèlerinage - Evagatorium in Terrae Sanctae peregrinatione – Félix Fabri raconte comment, en 1483, il réussit à s'introduire dans la crypte sacrée en descendant par un étroit soupirail. Puis s'armant d'audace, il jeta un coup d'oeil dans l'église et constata que les murs conservaient encore de larges morceaux des fresques médiévales.
Cette situation douloureuse se prolongea jusqu'à la conquête ottomane (1517). Les nouveaux maîtres instaurèrent un régime plus conciliant et le backchiche triompha finalement d'un reste de fanatisme.
Les Franciscains ne tardèrent pas à solliciter de la Sublime Porte un firman en faveur du sanctuaire de Sainte-Anne.
La maison natale de Marie, confiée aux soins des Pères Blancs du Cardinal Lavigerie en 1878
Le custode de Terre-Sainte Boniface de Raguse (1555) raconte que ce document les autorisait à célébrer une messe basse dans la crypte au jour de la Nativité de Marie. Le privilège s'étendit peu à peu si bien que, selon frère Bernardin Amico (1506-1601), il fut possible d'y célébrer une messe solennelle et même les prêtres obtenaient de dire la messe privément, selon la vénalité du gardien musulman préposé au sanctuaire.
Doubdan (1652) signale que la porte principale de l'église peut être ouverte aux pèlerins, en y mettant le prix ; il remarque la présence d'un autel permanent ou fixe dans la crypte.
A l'époque du pèlerin Jean Goujon (1666), il s'y trouve, deux autels tandis que le plan tracé par le franciscain Elzéar Horn,en 1729, en comporte trois. Il convient de le souligner, c'est au prix d'énormes sacrifices d'or et d'argent que le culte de Marie fut ainsi maintenu dans le sanctuaire de sa Nativité devenu pendant des siècles l'objet de la convoitise effrénée des conquérants musulmans.
A la suite d'un violent tremblement de terre, au début du XIXè siècle, le sanctuaire fut menacé de servir de carrière de pierres pour la construction d'une caserne voisine; une prompte intervention des Franciscains écarta le danger.
Plus tard, une vague de fanatisme inspira le gouverneur de Jérusalem Tayar Pacha d'utiliser de nouveau l'église comme mosquée. Mais en 1856, au lendemain de la guerre de Crimée, la France réussit à se faire attribuer par le sultan Abdul Mejid la propriété du sanctuaire.
C'est alors que la maison natale de Marie, confiée aux soins des Pères Blancs du Cardinal Lavigerie en 1878, libérée et purifiée, revit les splendeurs du culte catholique à la gloire de la Mère de Dieu. La partie matérielle ne fut point négligée.
La France avait confié, en 1862, la restauration du sanctuaire à M. Mauss, brillant architecte, qui harmonisa sa puissante personnalité à celle de l'ancien bâtisseur. Il rendit à la Basilique des croisés la pureté et la sévérité de ses lignes romanes de sorte qu'elle rappelle aujourd'hui les belles églises médiévales de Provence et de Bourgogne.