Dans l'histoire d'Israël, l'attente du Messie tient une place essentielle. Cette attente est perçue comme la finalité des pérégrinations du peuple élu et des promesses annoncées par les Prophètes.
Au fil du temps, Israël commence à percevoir un sens mystique à cette Révélation de Dieu qui annonce un Messie-Sauveur : Sauveur temporel ? Sauveur pour un Royaume non temporel et... éternel ?
Dans un monde de tradition orale vont alors se faire jour deux courants théologiques qui s'opposent :
- pour les uns l'attente messianique signifie l'attente d'un Sauveur qui relèvera le royaume temporel d'Israël : telle est l'interprétation judaïque (toujours actuelle) des annonces messianiques des Ecritures ;
- pour les autres, il s'agit de l'annonce d'un Messie-Sauveur d'où doit venir la Rédemption du monde : telle est l'interprétation qui permit à Marie et aux Douze Apôtres de reconnaître le Messie en Jésus ; telle est ainsi l'interprétation chrétienne des annonces messianiques des Ecritures : tout l’Ancien Testament apparaît alors comme une immense prophétie concernant la venue de Jésus-Christ :
Ainsi, le livre de la Genèse décrit les cieux nouveaux et la nouvelle Terre ; l’histoire des Patriarches prophétise l’engendrement du Nouveau Peuple de Dieu, le vrai Israël parfaitement juste, grâce à un nouvel Isaac, rédempteur par son sacrifice ; les autres livres vétéro-testamentaires décrivent le Nouvel Exode dans lequel interviendra un Nouveau Moїse (cf. Dt 18,15-18), médiateur de la Nouvelle Alliance et de sa loi d’Amour prophétisée par la Torah de Moїse ; David et son fils Salomon prophétisent le Messie, et il y aura un nouvel Elie (cf. Ml 3,23-24).
Les textes de ces livres bibliques qui parlent de vengeance ou de guerre sainte sont des prophéties du futur jusqu'au Jugement dernier et non pas des règles à appliquer littéralement dans la vie présente, mais ce sens mystique est souvent repris de façon fondamentaliste par les Zélotes et appliqué au temps présent, sans discernement.
Dans le livre d’Isaїe [1 ] , les oracles du Serviteur contiennent des sous-entendus historiques variés, spécialement en rapport avec la fin de l’Exil.
Les personnages évoqués ne décrivent pas pleinement la fonction et la personnalité du Serviteur puisqu'ils n'en sont que des "types" ou des "figures" annonciatrices, figures incomplètes à discerner : elles sont même en contradiction sous d’autres aspects, en particulier avec le fait qu’il « n’a jamais péché » (Is 53,9); Cyrus ne connaît pas Dieu et il n’est qu’un rapace (Is 45-46); Sheshbaççar qui entreprit la reconstruction des murailles de Jérusalem est critiqué pour n’avoir pas compris que Dieu voulait une ville ouverte (Za 2,8; Zorobabel est critiqué pour avoir négligé la reconstruction du temple (Ag 1,1-4); Josué a du être purifié pour ses péchés (Za 3,1-5) et le reste des rescapés d’Israël confesse ses fautes en réponse à la prédication
du Serviteur (Is 58,1) :
« J'ai mis mes paroles en ta bouche, à l'ombre de ma main je t'ai caché, pour tendre les cieux et pour fonder la terre, pour dire à Sion : "Tu es mon peuple." » (Is 51,16)
Ce texte correspond au dogme juif et chrétien de la pré-existence du Messie, qui doit rester caché jusqu’à ce que Dieu décide de le révéler[2 ].
Le Serviteur annoncé par Isaïe et l'annonce du Messie-Sauveur
Le passage Is 53,10-12 mérite une attention particulière :
« 10 Yahvé a voulu l'écraser par la souffrance ; s'il offre sa vie en sacrifice expiatoire, il verra une postérité, il prolongera ses jours, et par lui la volonté de Yahvé s'accomplira. 11 A la suite de l'épreuve endurée par son âme, il verra la lumière et sera comblé. Par sa connaissance, le juste, mon serviteur, justifiera les multitudes en s'accablant lui-même de leurs fautes. 12 C'est pourquoi il aura sa part parmi les multitudes, et avec les puissants il partagera le butin, parce qu'il s'est livré lui-même à la mort et qu'il a été compté parmi les criminels, alors qu'il portait le péché des multitudes et qu'il intercédait pour les criminels. » (Isaïe, Bible de Jérusalem, 53,10-12).
Le Serviteur meurt (v10) mais il « prolongera ses jours » (Résurrection du Corps) et « verra la lumière et sera comblé » (v 11). (Vision Béatifique de Dieu). Le Serviteur « verra une postérité » (v10), il transmettra sa vie à une postérité de justes, le Peuple Nouveau qu’il va engendrer par son sacrifice.
Le sacrifice dont il s’agit (v10), en hébreu Asham, comporte une confession des péchés (Cf. Lv 5,5) qui est nécessaire pour que la rupture de l’alliance puisse être pardonnée (Cf. Jr 3,12-13).
Celà explique que les paїens et Israël, ayant tous les deux rompu l’Alliance (celle de Noé pour les Paїens, celle de Moїse pour les Juifs) pourront y être réintégrés par ce Sacrifice puisqu’il les amène à confesser leurs crimes.
Le pécheur offre alors une offrande pour concrétiser son nouveau désir de plaire à Dieu. L’âme du Serviteur donne aux pécheurs quelque chose qu’ils puissent offrir à Dieu, son propre Corps consacré à l’accomplissement de la volonté de Dieu, qui veut faire de Lui un moyen de communion transmettant la Vie.
Ce Plan de Salut n’est pas imposé de façon déterministe, mais sa réalisation dépend de la libre acceptation par le Serviteur comme le suggère le « si » (v10 : S’il offre sa vie…) Le Serviteur « intercède » (v12) pour les révoltés comme un Nouveau Moїse (cf Ex 32,11s) ou un Nouvel Aaron, Grand Prêtre, qui doit porter les péchés dans l’expiation du Kippur (Lv 16).
Cette typologie concernant le Serviteur du livre d’Isaїe est appliquée au Christ dans la lettre aux Hébreux [3 ].
Ces oracles annoncent le Messie à venir et préparent le peuple à le reconnaître
A noter que le Targum de Gn 22,1-19 (la traduction de la Bible hébraїque en araméen, attestant l’interprétation officielle du texte biblique au 3e ou 2e siècle av. JC) donne à Isaac les traits du Serviteur souffrant : « unique juste », son sacrifice « expie les péchés », Isaac est « délivré » des liens de la mort, ce qui entraînera la « délivrance » et la « vivification » du peuple [4 ).
Le livre d’Isaїe contient aussi deux prophéties concernant la mère du Serviteur [5 ] :
« Avant d'être en travail elle a enfanté, avant que viennent les douleurs elle a accouché d'un garçon. » (Isaïe 66,7)
La naissance se fait sans les douleurs de l’enfantement qui sont la conséquence du péché d’Eve. Cette mère mystérieuse est donc décrite comme une Nouvelle Eve, d’avant le péché originel, ce qui identifie son fils comme le descendant promis à Eve qui écrasera la tête du Serpent, le Diable.
Le miracle de cette naissance comporte aussi l’engendrement virginal de l’Emmanuel-Serviteur, c’est une relecture eschatologique d’Isaїe historique. En Is 7,14, au huitième siècle av. JC il ne s’agissait que d’un petit signe : la prédiction que la jeune femme, la reine, allait enfanter un héritier mâle du trône de David menacé.
Dans notre passage, la prophétie recueillie dans le livre d’Isaїe doit "rebondir" de ce petit signe qu'interprête la vision du prophète, en un grand signe miraculeux, un futur engendrement virginal par Dieu, aboutissant à la mort et à la résurrection du Serviteur, comme le suggérait déjà Is 7,11 :
« un signe consistant à enfoncer au Shéol ou en élever de nouveau. »[6 ]
(T. Kowalski, Les oracles du Serviteur Souffrant, ed. Parole et Silence, 2003, extraits choisis par F.Breynaert).
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[1 ] Thomas KOWALSKI, Les oracles du Serviteur Souffrant, ed. Parole et Silence, 2003, p.9-16, extraits
[2 ] Ibid., p. 22, extraits
[3 ]Ibid., p.28-32, extraits
[4 ] Ibid., p.47-48, extraits
[5 ] Ibid., p. 89, extraits
[6 ] Thomas KOWALSKI, Les oracles du Serviteur Souffrant, ed. Parole et Silence, 2003, p. 41-43, extraits