Mt 1, 24-25 pose un problème de traduction ou d'interprétation du texte grec.
La traduction du grec.
"Réveillé de son sommeil, Joseph fit comme lui avait prescrit l'ange du Seigneur, et il prit avec lui son épouse. Et il ne la connut pas jusqu'à ce qu'elle enfanta un fils, et il l'appela du nom de Jésus" (Mt 1,24-25)
Le texte liturgique et la reconstruction d'un texte hébreu.
Le texte liturgique nous donne la traduction suivante de ce que fit Joseph après le songe de l'annonce : « quand Joseph se réveilla, il fit ce que l'ange du seigneur lui avait prescrit. Il prit chez lui son épouse mais il n'eut pas de rapports avec elle. Elle enfanta un fils auquel il donna le nom de Jésus » (Mt 1, 24-25).
Quel est donc le verbe ainsi traduit ? D'abord en grec « γιγνωσκω » dont le sens le plus courant est « connaître » en français, mais qui n'a jamais le sens de rapports sexuels qui lui est attribué par le traducteur.
Ainsi celui-ci fait-il de la reconstruction d'un texte sémitique !
Le mot hébreu (avoir des rapports) qui prend le sens voulu est « yâdâ », mais on note immédiatement que ce sens (encore moins brutal) n'est attesté que 13 fois dans l'Ancien Testament sur 844 emplois (moins de 1%). Dans le cas des relations homme-femme, il s'agit d'emplois qui recouvrent les relations d'amour, de compréhension réciproque des pensées et du cœur. Avec ce sens conjugal restreint, ceci ne recouvre encore que 10 % des cas (soient 3 cas sur trente). Pourquoi l'imposer ici ? ou ne pas l'imposer et l'exclure ?
Le sens le plus courant de « connaître » est, dans la tradition hébraïque, relié à la tradition des paroles des prophètes ; on les apprend pour les connaître et on les connaît pour les mettre en pratique et en découvrir le sens religieux voulu par Dieu.
Ainsi, connaître pour comprendre les voies de Dieu est le sens usuel hébraïque de "yâdâ"...
L'éclairage de l'araméen
Si on s'adresse maintenant à l'araméen parlé par Joseph (et Marie), on note que "yâdâ" se traduit "yâdâh" (même mot) et "hakmâ".
Le premier verbe se focalisant sur le sens de « connaître » simplement.
Le second verbe, "hakmâ", n'est employé que trois fois (en Mat 1,25, Jn 21,17 et Luc 1, 34) mais bien plus souvent comme adjectif "hakim" (sage) (12 fois), ou nom "hakmatha" (sagesse) (11 fois) dans l'Evangile. Or, précisément Joseph est traité de hakim, dans le texte araméen !
Un élément de plus va emporter la conviction : la présence d'un complément, ou non.
- "connaître" a toujours un complément.
- "comprendre" n'a pas de complément explicite si tout le contenu de ce qui est à comprendre est connu (comme pour Joseph : Marie enceinte).
Or nous n'avons pas de complément au verbe dans le texte oriental ancien en araméen (Vat Syr 2), mais il y en a un en grec (en grec D-05) mais dans une forme bizarre qui signale une erreur de copiste.
Un texte structuré
Le sens du texte s'éclaire sur le texte oriental araméen du Vat Syr 12 que nous pourrions traduire ainsi:
I - Ainsi fut la naissance de Jésus, alors que Marie sa Mère avait été fiancée pour (1) Joseph ; avant qu'ils ne soient allés ensemble (2), elle se trouva enceinte par l'Esprit saint.
II - Mais Joseph son mari était un homme attentif (juste) à comprendre (3) et ne voulait pas que ce soit publié (4) ; aussi était-il en train de penser à se séparer secrètement d'elle (5).
III - Comme il était « en peine d'examiner » ceci, l'ange du Seigneur lui apparut en songe et lui dit : Joseph, fils de David (6), n'aie pas peur (7) d'avoir à prendre Marie pour ton épouse car celui qui doit naître d'elle est de l'Esprit saint ; elle donnera naissance à un fils et elle (8) lui donnera comme nom Jésus, car il sauvera (9) son peuple de ses péchés.
IV - Tout ceci arriva pour que fut accompli ce qui fut dit du Seigneur par le prophète : « Voici qu'une fiancée-vierge concevra et donnera naissance à un fils et on le surnommera « Emmanuel » (Dieu avec nous).
V - Quand Joseph se releva de son sommeil, il fit exactement comme le lui avait prescrit l'ange du Seigneur et il « épousa » sa femme et il ne comprit (10) pas complètement jusqu'à ce qu'elle donne naissance à son fils, premier-né, et qu'elle l'appelle de son nom « Jésus » (11).
On a noté les mots clés soulignés qui structurent ce texte typiquement de composition orale traditionnelle hébraïque en 5 parties avec échos multiples : Il s'agit de la filiation royale comme premier né reconnu (par filiation ou adoption) de la lignée royale de David. L'annonce à Joseph et son oui sont essentiels à la royauté légale ainsi que son onction par l'Esprit saint...
(1) Ceci suppose que l'on a choisi un fiancé dans ce dessein ;
(2) « Aller ensemble », sous entendu : marcher sous le regard de Dieu comme un couple, mari et femme, s'épaulant chaque jour ;
(3) On a choisi d'expliquer le sens de hakim sans détailler qu'il s'agit de comprendre Torah, prophètes et psaumes...
(4) Pour éviter la lapidation alors que le naziréat de Marie et Joseph impliquait une bénédiction spéciale de Dieu.
(5) Il s'agit pour Joseph de prendre sur lui la mauvaise réputation qui sera attachée aux époux n'ayant pas respecté leur naziréat (dans l'attente du Messie à cette époque) ;
(6) C'est bien le défaut de la réflexion de Joseph : s'il s'agit du Messie, il le prive de filiation royale de David que lui seul peut lui donner en l'adoptant et en le reconnaissant .
(7) Marie comme Joseph sont humbles dans la « crainte » de Dieu.
(8) Traduire « il » lui donnera son nom est contraire à l'araméen et aux coutumes des femmes juives du temps. Ce sont les femmes qui gardent le nom secret jusqu'à la circoncision ;
(9) Il s'agit d'une traduction de l'hébreu en araméen.
(10) On tient compte de la négation du verbe au temps accompli
(11) C'est la naissance et la révélation du nom présent seulement dans le cœur de Marie par l'ange qui authentifie tout.
Pierre Perrier