A Bethléem, le sanctuaire de la Maternité
(Cf S. Luc, 2, I-14)
Bethléem ! Des rires et des exclamations s'échappent des fenêtres des habitations donnant sur les rues mouvementées. Le caravansérail de Chamaan lui même fourmille de gens accroupis sous le grand portique, tas de guenilleux malodorants et bruyants.
Marie et Joseph avaient voyagé tout le jour. Ils se sentaient fatigués et aspiraient à être seuls ... avec leur joie humaine et les lumières de leur foi.
Ils prirent un chemin qui conduisait hors du pays. Le sentier était désert dans le silence de la nuit. Le rude vent du nord lui-même s'était apaisé quand la lune se fut montrée. Un peu de neige tombée la veille adoucissait l'âpreté du paysage sous le clair de lune et tempérait les contrastes par une tonalité douce et blafarde.
«Gloire à Dieu dans les hauteurs des cieux et, sur la terre, paix aux hommes de bonne volonté».
Puis un arc-en-ciel d'anges se déploya du ciel à la terre et de la terre au ciel...
La Grotte Sainte
L'accord des Pères de l'Eglise du IIè au IVè siècle est si unanime à reconnaître l'authenticité de la Grotte de la Nativité que Resh en vient à supposer qu'ils s'appuient sur les mêmes documents ou ont puisé leurs informations à la même source apocryphe.
Pour faire justice de cette hypothèse qui dépasse le récit synthétique recueilli par saint Luc, il est nécessaire de faire appel aux traditions locales dont la verité n'avait certainement pas encore été altérée à cette époque.
En effet, saint Justin, le premier des Pères à mentionner la sainte Grotte, semble avoir recueilli le fond de son récit dans la tradition locale car le Protévangile qu'il ignore peut-être, n'influence nullement ses descriptions.
Au contraire, quand l'Apocryphe situe la grotte de la Nativité à mi-chemin entre Bethléem et Jérusalem, l'apologiste, fidèle au texte de l'Evangile, affirme qu'elle se trouve «tout près de Bethléem».
De son côté, Origène abonde dans le sens de saint Justin bien qu'il la rapproche davantage du centre de Bethléem; il est permis de supposer que la petite ville s'était développée dans cette direction. Au siècle suivant, Eusèbe de Césarée affirme que «c'est une tradition que les bethléemitains ont reçu de leurs pères».
La sainte Grotte peut se vanter de posséder la contre-preuve de son authenticité dans l'intervention de saint Jérôme.
La restauration du saint lieu fut entreprise sous la direction de ce Docteur quand, après la profanation qui fit suite à la révolte des juifs en 135 sous l'empereur Adrien, les chrétiens recouvrant la liberté la dédièrent de nouveau au culte.
L'intervention de saint Jérôme est certes assez tardive mais sa connaissance des lieux, desservie par un esprit critique reconnu, lui confère une grande autorité. Ainsi, la sainte Grotte qui connut les joies ineffables de la Maternité Divine, fut souillée pendant près de deux cents ans par «les pleurs versés sur le favori de Vénus»; le bosquet d'ifs adjacent, consacré à Adonis, prolongea autant l'horrible blasphème.
La mangeoire
Le coeur du sanctuaire est assurément la mangeoire dans laquelle le Rédempteur fut déposé.
L'Evangile en parle plus d'une fois et elle constitue un élément précis de la tradition locale. Cependant l'accord n'est pas complet au sujet de l'identité de la crèche de l'Evangile et de celle que les fidèles vénèrent aujourd'hui à Bethléem.
Traduisant littéralement le mot luteum dont saint Jérôme qualifie la mangeoire de l'Evangile, le P. Abel la suppose du genre de ces auges faites d'argile et de paille encore en usage chez,les arabes de Palestine.
Cette interprétation peut invoquer à son appui une fresque des catacombes (IVè siècle) découverte par Wilperp. La fragilité de ce matériel semble difficilement conciliable avec sa permanence sur place témoignée par l' Evangile, puis par saint Justin et Origène , d'autant plus qu'il est probable que la sainte Grotte fut profanée pendant près de deux siècles.
La tradition continue à son sujet ne peut avoir qu'une seule explication logique: la mangeoire creusée dans le roc telle qu'on la vénère encore aura été le premier berceau de Jésus.
D'ailleurs, le texte sacré semble bien «faire allusion à une mangeoire ou crèche fixe». Selon le P. Bagatti l'adjectif luteum de saint Jérôme ne constitue guère une difficulté insurmontable parce qu'il se traduit avec autant de fidélité par l'expression «de peu de valeur» ou «de vil prix» car le saint Docteur préfère une chose de peu de valeur c'est-à-dire la pierre nue, à l'argent dont on l'a revêtue et qui répugne à l'esprit du mystère de Bethléem.
Saint Jérôme lui-même autorise cette traduction quand il écrit au sujet de sainte Paula: «A Rome, elle a préféré Bethléem et elle a échangé des palais rutilants d'or contre la pauvreté d'un vil (luti) toit».
Quoiqu'il en soit il reste possible que saint Jérôme ait fait allusion à une crèche du genre supposé par le P. Abel et ce serait alors le premier témoignage de cette croyance très répandue.
La Basilique de Constantin ou "Basilique de la Nativité"
Le premier témoignage de la tradition au sujet de la Basilique de la Nativité est laconique mais précis et très ancien: «A l'endroit même où est né le Seigneur Jésus, écrit le pèlerin anonyme de Bordeaux en 333, une Basilique a été construite par ordre de Constantin».
Dans un sermon prononcé à l'inauguration de la Basilique du Saint-Sépulcre, semble-t-il, en 335, Eusèbe de Césarée reprend la même affirmation mais en spécifiant que la construction recouvre la Grotte de la Nativité.
Le sanctuaire ordonné par Constantin eut pour co-fondatrice l'impératrice sainte Hélène qui paraît avoir tenu le rôle le plus important dans sa réalisation.
Les travaux commencés en 326 furent poussés très activement sur l'intervention directe de la pieuse Impératrice qui se voua à cette oeuvre jusqu'à sa mort survenue en 329.
Cette église semble avoir été l'objet de ses préférences, ce qui explique sans doute que Constantin, mû par des sentiments de piété filiale, prodigua les dons royaux en faveur de la basilique de la Nativité; de plus, il consacrait le souvenir de sa mère.
Il serait vain de prétendre en faire une description détaillée quand les écrivains ecclésiastiques se limitent à mentionner la beauté et la majesté du sanctuaire. Les études archéologiques elles-mêmes, après les dernières fouilles, fournissent une documentation très fragmentaire qui ne permet pas de reconstituer l'aspect et l'architecture de la basilique constantinienne.
Des restes de mosaïques du pavé primitif et des morceaux de marbre de balustrades laissent seulement supposer «des mosaïques et des marbres rares», comme ceux qu'Egérie admirait dans les basiliques de Jérusalem élevées par les soins de Constantin.
Les idées et les goûts de l'époque n'admettaient pas les images dans la décoration mais ne permettaient que les dessins géométriques, comme en font foi les mosaïques exhumées des fouilles.
Par suite, il semble qu'il faille écarter de cette période toute décoration scénique soit en mosaïque soit en peinture qui d'ailleurs n'aurait pas échappée aux descriptions emphatiques d'Egérie.
Comment la Basilique de Bethléem devient l'église de Sainte-Marie
L'histoire de la Basilique subit une éclipse au VIè siècle. L'historien Procope entoure d'un silence suspect les travaux entrepris par l'empereur Justinien.
Cependant l'archéologie révèle en cet empereur un splendide et actif constructeur d'églises et de monastères. Un témoignage de ce zèle se trouve dans un récit recueilli par Eutychius, patriarche d'Alexandrie.
L'empereur Justinien, écrit-il, ordonna la démolition de la Basilique constantinienne pour lui substituer une église «splendide et imposante, telle que même à Jérusalem il n'y en eût point de plus belle».
Ces idées de faste et de grandeur sont conformes à l'esprit de l'empereur; et, de fait, des fouilles récentes confirment la démolition de la basilique et sa reconstruction sur un plan nouveau selon la technique du VIè siècle.
Le nouveau sanctuaire ne correspondait pas à l'attente de l'Empereur qui, au dire de la légende, fit décapiter le responsable de la construction ; toutefois les témoignages contemporains sont unanimes à en célébrer la beauté.
Saint Sophrone (603-604) en a laissé une vue d'ensemble dans une ode célèbre dont l'emphase poétique ne dépasse guère les généralités. II en ressort cependant que «les mosaïques habilement exécutées et les décorations brillantes» se réfèrent à une décoration où alternent la peinture et la mosaïque, du genre d'autres églises de l'époque en Palestine.
Cette description trouve sa confirmation dans un document du Concile de Jérusalem, tenu en 836. Quand les Perses de Chosroès, y lit-on, dévastant tout ce qu'ils rencontraient sur leur passage, arrivèrent à Bethléem, ils virent dans le sanctuaire un tableau de l'adoration des Mages.
Or, comme ceux-ci étaient coiffés de bonnets phrygiens en usage dans l'iconographie, ils en furent saisis et tellement effrayés qu'ils épargnèrent la basilique. D'autre part, Eutychius; patriarche d'Alexandrie, raconte que le conquérant Omar pénétrant dans le sanctuaire fit sa prière dans l'abside méridionale qui était «ornée de mosaïques».
C'est au VIIè siècle que le titre marial de la Basilique de Bethléem apparait, sous le nom d'église de Sainte-Marie; il faut sans doute l'attribuer à la reconstruction de l'empereur Justinien.
Durant cette période qui s'étend jusqu'à l'arrivée des croisés, le sanctuaire réussit à surmonter le fanatisme et le vandalisme des conquérants; les musulmans ne manquent pas de respect au prophète Jésus tandis que l'or des chrétiens exerce sa puissance magique. Cependant une incurie impénitente laissa souiller sa beauté et les années accumulaient les dommages que la défense du pouvoir musulman empêchaient de réparer.
Dans la splendeur
Avec les croisés, la Basilique connut une ère de prospérité: les splendeurs de la liturgie font retentir ses voûtes.
Dans une heureuse rencontre de l'histoire - le peuple chrétien faisant revivre les gestes du peuple choisi- ce fut précisément dans le sanctuaire de Bethléem que, dans la nuit de Noël 1101, Baudouin I fut proclamé roi de Jérusalem et que vingt ans plus tard Baudouin II reçut l'onction royale.
Ces événements ajoutèrent encore au prestige de la basilique qui devenait église abbatiale en 1101 puis cathédrale, richement dotée, en 1110. Au demeurant, l'église qui portait le poids d'un abandon de cinq cents ans, avait été restaurée; un pavement en marbre blanc contribua à lui restituer un peu de sa splendeur primitive.
Ce fut sans doute vers la même époque que la façade s'enrichit d'un élégant campanile dont les fouilles récentes ont découvert les restes.
La restauration toutefois n'affecta nullement le corps du sanctuaire qui fut entièrement orné de mosaïques quelques années plus tard. Ce fut l'oeuvre conjointe de l'empereur byzantin Manuel Porphyrogénète Comnène et d'Amaury I, roi de Jérusalem.
La grandiose entreprise gréco-latine fit une large place à la Mère de Dieu et ce fut sans doute l'unisson dans l'exécution de cette oeuvre destinée à la glorifier qui fit naître dans le coeur de nos frères séparés la nostalgie du retour à l'unité romaine.
Dans l'abside, dominait la figure auguste de la Mère de Dieu, titulaire de l'église. Sur le grand cintre de la nef centrale, son Annonciation était représentée par les symboles de sa maternité virginale tandis qu'au dessus de l'entrée se dressait l'arbre de Jessé dont la cime en fleurs supportait la Vierge avec son Divin Enfant.
Comme si les vastes murs ne suffisaient pas à raconter tant de merveilles, les colonnes mêmes furent ornées de fresques ou d'empâtements. L'une d'elles met en relief la plus belle prérogative de Marie, sa médiation, qui est représentée par trois dévots en prières aux pieds de la Madone. L'inscription se lit ainsi: «0 Vierge du ciel, soyez le soutien des affligés».
Et Marie de répondre en jetant un regard vers son Fils qu'elle tient dans ses bras: «0 mon Fils, qui es Dieu, aie pitié de ceux qui t'implorent ».
D'importants travaux de reconstruction du monastère uni à la basilique furent aussi exécutés à cette époque. L'ensemble vu de l'extérieur avait l'apparence d'une petite forteresse mais l'intérieur renfermait des détails artistiques bien capables d'élever l'âme à la piété.
Le petit cloître exhumé des restes du monastère primitif et restauré par les soins de l'architecte Antonio Barluzzi est un modèle parfait de cet art médiéval débordant de poésie.
Ombres et lumières
A la chute du Royaume de Jérusalem, les chanoines de Saint-Augustin, gardiens du sanctuaire, en furent chassés et la Basilique connut une période d'abandon.
En 1192 deux prêtres latins et quelques orientaux y accueillaient les pèlerins mais les cérémonies étaient un pâle reflet des splendeurs passées. Le traité de paix conclu entre l'empereur Frédéric II et le sultan d'Egypte Mélek el-Kamel en 1229 permit la restauration du sanctuaire et le retour de sa liturgie.
Mais quinze ans plus tard, en 1244, survinrent les hordes des Kharismiens qui exterminèrent ou chassèrent les chrétiens et dévastèrent les monuments religieux.
Le sanctuaire de la Nativité ne fut pas détruit mais, abandonné, ce fut la plus sombre parenthèse de son histoire glorieuse.
Ce n'est qu'en 1347 que les Franciscains réussirent à s'établir définitivement à Bethléem et restaurèrent la vie liturgique du sanctuaire. Des firmans et des récits de pèlerins attestent que déjà au XIVè siècle ils étaient en pleine possession de la sainte Grotte et qu'ils occupaient de plein droit la basilique en qualité de gardiens du sanctuaire.
Mais au XVIè siècle quand l'autorité du patriarche grec passa aux mains des moines hellènes de la Palestine, surgirent les premières contestations avec les Franciscains au sujet de l'occupation de la basilique et de la sainte Grotte, contestations, rivalités, disputes et malentendus dont, malheureusement, l'ère n'est pas close.
Aujourd'hui Bethléem...
Le pèlerin qui aujourd'hui arrive à Bethléem, est frappé par l'étrange austérité de la façade de la Basilique - mur aveugle de lourde maçonnerie percé d'une porte basse - qui ferme une vaste esplanade; il s'incline profondément pour franchir l'entrée du sanctuaire vénéré.
Puis, il demeure perplexe, comme si une rafale de grêle avait chassé de son âme un monde de rêves longuement caressés... Bethléem! Sa grotte sainte! Sa crèche!