La position de l’homme dans l’échelle des êtres

La position de l’homme dans l’échelle des êtres

Ou l'homme, l'ange et la bête...

[Le lecteur habitué de ce site constatera aisément que le mystère de Marie de Nazareth, devant qui l'ange s'incline, et qui a donné chair et sang au Fils de Dieu et médite toutes ces choses en son cœur (Lc 2, 19) confirme la position dans l'échelle des êtres que donnent à l'homme des philosophes tels que saint Thomas d'Aquin hier ou Rémi Brague aujourd'hui.]

Parmi les créatures, l'homme doit de la sorte se distinguer de ce qui n'est pas lui sur deux fronts. Il ne suffit pas de souligner qu'il se distingue de la bête brute parce qu'il participe au discours rationnel. Il faut aussi le distinguer des créatures angéliques, avec lesquelles il a en commun l'usage de la raison. Et on ne peut pratiquer cette distinction qu'à partir de sa dimension charnelle.

« Chair » ne signifie pas « corps », même si le corps humain est charnel. Le mot « chair » souligne la faiblesse et la fragilité du corps humain, tant que celui-ci accomplit son pèlerinage terrestre, et reste donc « en chemin ». Augustin l'exprime clairement : « le corps sans corruption ne s'appelle pas au sens propre « chair et sang » mais bien « corps ». En effet, s'il est chair, il est corruptible est mortel ; mais s'il ne meurt plus, il n'est désormais plus corruptible et c'est pourquoi, du fait que l'espère demeure sans corruption, il n'est plus appelé chair mais corps. »[1]

Cette idée de fragilité de la chair ne signifie pas que la chair doive être tenue pour mauvaise. Bien au contraire, les Pères de l'Eglise ont dû insister sur la bonté intrinsèque du corps face au mépris néoplatonicien, voir à la haine gnostique envers le corps.

Saint Augustin le rappelle avec force : ce n'est pas la chair qui cause le péché, même le prétendu péché de la chair. C'est toujours l'âme qui entraîne la chair dans le péché. Et l'être mauvais par excellence, Satan, n'est pas charnel, mais au contraire pur esprit[2].

La question de savoir quelle créature, de l'ange ou de l'homme, est la meilleure, resta ouverte tout au long du Moyen Age. De plus la réponse communément admise variait selon les traditions religieuses, et à l'intérieur de celles-ci. Parmi les penseurs juifs, une majorité se décidait en faveur des anges. Dans l'islam, le Coran se prononce très décidément en faveur de l'homme. Dans le monde chrétien, on entend un son de cloche discret, mais original. L'accent est mis de façon plus décidée sur l'historicité de l'homme. Or, cette dernière est une conséquence de la nature charnelle de celui-ci. L'amour humain doit mûrir en charité, ce qui implique du temps. L'ange décide en dehors du temps de ce qu'il sera, et il reste éternellement ce qu'il a une fois choisi, bon ange ou démon. L'homme, lui, peut certes tomber, mais il peut aussi être racheté. De ce point de vue, l'homme vaut, dans une certaine mesure, mieux que l'ange. C'est pourquoi les anges peuvent avoir quelque chose à apprendre des hommes (Eph 3, 10). C'est là une des raisons qui mènent des auteurs médiévaux à reconnaître un certain avantage de l'homme sur l'ange[3].


[1] Augustin, Sermon 362, xv, 17 ; PL 39, p. 1622

[2] Augustin, La Cité de Dieu, XIV, 3. Œuvres, t 1, p. 916.

[3] Saint Thomas d'Aquin, CG, I, 12, p. 10 b


Extraits de : Rémi BRAGUE, Au Moyen du Moyen Age. Philosophies médiévales en chrétienté, judaïsme et islam. Editions de la Transparence, Chatou 2006, p. 172-182.

N.B. Rémi Brague a reçu le prestigieux prix Ratzinger le 28 septembre 2012.