Le pape (Newman)

Le pape (Newman)

[Pour mesurer ce que le bienheureux J-H Newman dit du pape, il faut le situer dans l'ensemble de son parcours spirituel, depuis l'âge de ses quinze ans, alors qu'il était anglican et évangéliste.]

Adolescent, Newman avait lu le livre de Thomas Newton, « Dissertation on the Propheties », et, dit-il, « cette lecture me persuada que le pape était l'Antéchrist prédit par Daniel, saint Paul et saint Jean. Mon imagination resta souillée par l'empreinte de cette doctrine, jusqu'en 1843. »[1]

Prêtre anglican, en 1833, Newman a confiance en une « Eglise visible ayant des sacrements et des rites, qui sont les canaux de la grâce invisible. Je pensais que c'était la doctrine de l'Ecriture, celle de l'Eglise primitive et celle de l'Eglise anglicane. » [2] La lecture de saint Ignace d'Antioche († 107) lui inspire de « travailler sous le regard de mon évêque comme si j'étais sous le regard de Dieu » [3].

Cependant, en 1833 pensait que « l'Eglise de Rome s'était lié à la cause de l'AntéChrist au moment du Concile de Trente[4].

En 1839, Newman confesse « ma position dans l'Eglise anglicane est à son apogée ».

Le parti évangélique exposait sa doctrine.

Le parti libéral exposait la sienne.

Et Newman se sentait le droit, en tant qu'anglican, de penser (comme un autre théologien anglican, Hammon) « qu'un concile général, vraiment tel, n'a jamais erré et n'errera jamais sur un point concernant la foi. » [5] Et c'est ainsi que Newman, en 1940, montre que les fondateurs de l'Eglise anglicane n'avaient pas une doctrine en opposition avec celle du concile de Trente[6].

A la même époque, la mise en place d'un évêché anglican à Jérusalem ne permettait plus à Newman de définir l'église anglicane comme une branche locale, anglaise, de l'Eglise universelle. « la Via Media était une idée impossible... Si l'Angleterre pouvait être en Palestine, Rome pouvait être en Angleterre... A partir de ce moment, l'Eglise ne fut plus pour moi une partie normale de l'Eglise... L'Eglise à laquelle j'appartenais n'avait aucun droit sur moi, à moins qu'elle ne fit partie de la seule communion catholique. » [7]

En 1845, l'année de sa conversion, J-H Newman, explique dans « Essai sur le développement du dogme » pourquoi le Nouveau Testament et les tous premiers pères de l'Eglise, tel saint Ignace d'Antioche, ne parlent pas d'un « pape », tandis que l'autorité de l'évêque de Rome sera explicitement mentionnée par la suite, notamment à partir du IV° siècle[8] :

« Des parents vivent souvent ensemble dans une heureuse ignorance de leurs droits respectifs et de leurs avoir, jusqu'à ce qu'un père ou un époux meure ; ils se trouvent alors, malgré eux, avoir des intérêts opposés, il leur faut suivre des voies divergentes ; ils n'osent pas bouger sans prendre conseil d'un homme de loi. [...]

Pour saint Ignace, parler des papes, quand il s'agissait d'une affaire de l'évêque, c'eût été comme si l'on envoyait une armée pour arrêter un cambrioleur. Le pouvoir de l'évêque venait vraiment de Dieu et celui du pape ne pouvait venir de plus haut ; aussi bien que le pape, l'évêque était le représentant de Notre-Seigneur et avait une charge sacramentelle [...]

Aucune doctrine n'est définie avant qu'elle n'ai été combattue. [...]

De plus, un lien universel et une autorité commune ne pouvaient se consolider tant que durèrent les persécutions. [...] Symbole, canon, papauté et conciles, tout cela commença à prendre forme aussitôt que l'Empire eut relâché l'oppression tyrannique sous laquelle il tenait l'Eglise. [...]

D'un autre côté nous rencontrons dans l'Ecriture certaines annonces, plus ou moins obscures et exigeant un commentaire, qui sont invoquées par le Saint Siège comme ayant été réalisées par lui [Mt 16, 18 s ; Jn 21, 15s ; Lc 22, 32]. [...] « Sur cette pierre je bâtirai mon Eglise », « je te donne les clés », « pais mes brebis » ne sont pas seulement des préceptes, mais des prophéties et des promesses, prophéties qui devaient se réaliser selon le besoin. »[9]

Plus tard, au moment du premier concile du Vatican, Newman est amené à expliquer l'infaillibilité du pape qui heurte fortement le pouvoir britannique. Ses longues réflexions sur la conscience (cf. notamment « Grammaire de l'assentiment ») lui donnent une clé : le pape énonce la voix de la conscience, c'est pourquoi il ne violente pas la conscience des hommes.

Voici ce qu'il dit de la conscience : « [la conscience n'est-elle pas] comme la voix de Dieu qui vient du fond de l'homme et parle à son cœur et qui est distincte en cela de la Voix de la Révélation. Elle est comme un témoin intérieur à nous-mêmes de l'existence de Dieu et de sa loi [...] ? La conscience n'est pas qu'un ensemble de principes naturels [...]. Elle est une loi de notre esprit qui nous fait des injonctions, qui signifie responsabilité et devoir, crainte et espérance. [...] La conscience est le premier de tous les vicaires du Christ. »[10]

Et voici pourquoi l'infaillibilité du pape ne fait nullement violence : « En droit comme en fait, l'autorité du pape repose sur l'autorité sacrée de la conscience. » [11]


[1] J-H. Newman, Apologia pro vita sua ou Histoire de mes opinions religieuses, publié par Newman en 1864. Traduction française éditions Desclée de Bourwer, Paris 1964, p. 116-117

[2] J-H. Newman, Apologia pro vita sua , Ibid., p. 182

[3] J-H. Newman, Apologia pro vita sua , Ibid., p. 184

[4] J-H. Newman, Apologia pro vita sua , Ibid., p. 186

[5] J-H. Newman, Apologia pro vita sua , Ibid., p. 238-239

[6] J-H. Newman, Tract 90

[7] J-H. Newman, Apologia pro vita sua , Ibid., p. 311

[8] L'histoire ecclésiastique de Sozomène (Gaza, 375-vers 450) rapporte que « la règle de l'Eglise interdisait aux Eglises particulières de porter des canons en dehors de la volonté de l'évêque de Rome » (Sozomène, hist Eccl II, 17 ; PG 67, 219s) ; et le pape saint Damase, en l'an 382, appelle les évêques d'Orient ses « fils » (Théodoret de Cyr, Histoire ecclésiastique V, 10 ; PG 87, 1219).

[9] J-H Newman, Essai sur le développement, Littlemore 1845, Chapitre IV, section III, § 3-5 Texte cité dans la traduction françaises aux éditions Desclée de Brouwer, Paris 1964, p. 195-197

[10] J.-H. Newman, Lettre au duc de Norfolk, traduction française, Ecrits Newmaniens VII, p. 238s

[11] J.-H. Newman, Lettre au duc de Norfolk, traduction française, Ecrits Newmaniens VII, p. 244


Françoise Breynaert

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