Des annonces de Marie en-dehors de la Révélation ?

Les oracles sibyllins

Les oracles sibyllins étaient des textes païens contenant des prophéties.

La prophétie de la Sibylle de Cumes est rapportée par Virgile (70-19 avant J-C)[1].

Cette Sibylle annonce un enfant merveilleux qui apportera l'âge d'or sous le règne de l'Empereur Auguste. Ainsi, au temps de Jésus, non seulement les juifs, mais aussi les païens vivaient dans une intense espérance, une mystérieuse attente.

Une autre sibylle très populaire est celle de Tivoli. Un jour, dans le forum romain, elle annonça à l'empereur romain cette fameuse Vierge-mère, enveloppée d'une lumière comme celle du soleil. Sur le lieu de cette apparition, Auguste a fait ériger un autel ; "L'ara coeli". Plus tard, fut construite en ce lieu une église dédiée à la Vierge Marie, l'église d'Aracoeli sul Campidoglio, qui fut détruite en l'an 1686.

Dans l'antiquité, les chrétiens n'hésitaient pas à citer les prophéties contenues dans le livre des Sibylles. Puisque l'on utilisait les prophéties de l'Ancien testament pour convaincre les juifs, pourquoi ne pas utiliser les prophéties des païens pour convaincre les païens ? Mais dans les oracles des Sibylles, tout n'est pas authentique, et il y a eu des interpolations faites... par des juifs et par des chrétiens.

Puisque ces prophéties concernent une vierge-mère qui aurait engendré le sauveur, certains auteurs (pas tous) y ont vu une prophétie de Jésus né de Marie.

- Saint Jérôme refusa l'interprétation christologique (Lettre LIII à Paulinum)[2].

- Saint Augustin en a donné une interprétation christologique (De civitate Dei X, 27). mais il semble s'être douté du peu de valeur des quelques passages des Oracles sibyllins cités dès l'Antiquité pour montrer que même des païens avaient annoncé un sauveur à venir.

"Sans doute, écrit saint Augustin, toutes les prophéties d'étrangers [au peuple juif] concernant la grâce de Dieu qui nous vient par Jésus-Christ peuvent être regardées comme inventées par des chrétiens."[3].

- Ses commentateurs n'auront pas la même prudence ; saint Thomas se réfère même explicitement aux Oracles dans son De Veritate et en fait une preuve de la "grâce" des païens[4].

Les interpolations des Oracles, d'origine juive puis chrétienne comme on le sait aujourd'hui, voulaient prouver au lecteur païen que le judaïsme, puis le christianisme, constituait la religion de toujours, parce que l'ancienneté d'une religion était un argument de véracité. Saint Augustin aussi voulait en convaincre son lecteur :

"Quoique la religion du Christ ait paru sous divers noms et sous des formes différentes, quoiqu'elle ait été d'abord cachée et qu'ensuite elle se soit montrée manifestement, quoiqu'elle ait été adoptée par un petit nombre d'hommes, et que plus tard elle l'ait été par un nombre plus considérable, c'est toujours la même et la véritable religion"[5].

Malheureusement, cette apologétique se retourne : si le christianisme a été présent partout, alors sa réalisation en Jésus-Christ était-elle intrinsèquement nécessaire ?

Les artistes ont illustré cette légende.

Ils en montrent le contexte romain.

La présence d'un saint exprime l'interprétation chrétienne de la légende païenne.

La sibylle de Tivoli ayant vu comme un soleil derrière la Vierge-Mère, ce soleil est souvent représenté.

Exemples :

- Girolamo Mazzola Bedoli (1500 c. - 1569), La Vergine Madre mostrata all'imperatore Augusto dalla Sibilla Tiburdina. Parma, Pinacoteca.

- Raffaele Sanzio, L'immacolata della Sibilla, Roma Pinacoteca vaticana.

- Parmigianino, La Madonna di S. Stefano, Dresda, Pinacoteca.

Le tableau de Raffaele s'appelle "Immaculée de la Sibylle". Mais clarifions les choses : les prophéties des sibylles n'annonçaient pas l'immaculée conception de Marie puisque les païens n'avaient pas l'idée de péché originel. Ce sont les chrétiens qui ont fait le rapprochement avec la femme enveloppée de soleil, figure de l'Immaculée.

Les oracles sybillins ont aussi été mis en musique, chose très rare, par Orlando di Lasso (1530-1654) en polyphonie « A Cappella », c'est à dire chanté sans instrument (Egloga IV).


[1] Virgile, Les Bucoliques, quatrième églogue.

[2] Cf. Giuseppe Maria Toscano, La vita e la missione della Madonna nell'arte, I, Carlo Pellerzi editore, 1989, p. 64-67

[3]St Augustin, La Cité de Dieu, xviii, xxxxviii, in Œuvres de Saint Augustin, t.36, Paris, DDB, 1960, p.656

[4] St Thomas d'Aquin, Somme théologique, q.14 a.11 ad 1m

[5]St Augustin, Lettre 102 à Deogratias, n° 12, in Œuvres complètes de Saint Augustin, t. iv, Paris, 1873, p.709. Lire aussi : Les Révisions, i, xiii, 3.


F. Breynaert