Lc 1, 48 : humble (pauvre) et servante de Dieu

Lc 1, 48 : humble (pauvre) et servante de Dieu

"Il s'est penché sur son humble (tapeinosis) servante (doulè)"

(Lc 1, 48)

Dieu a regardé... l'humilité... (en grec : tapeínosis)

Sur 40 fois où le mot grec « tapeínosis » (l’humilité) apparaît dans la Septante (Ancien Testament en grec), 14 fois il est lié au terme « voir », par exemple :

Léa humilié par Rachel:

"Le Seigneur a regardé mon humiliation (tapeinosis)"

(Gn 29,32)

Jacob exploité par Laban:

"Dieu a regardé ma détresse (tapeínosis) et ma peine"

(Gen 31,42)

Anna, stérile et humiliée:

"Oui en vérité tu regarderas l'humilité (tapeinosis) de ta servante"

(1Sm 1,11)

Israël dans son credo :

« Le Seigneur a regardé notre misère (tapeinosis) »

(Dt 26,6-7), etc.

Le sens est clair: Dieu s'incline sur le misérable, il est attentif au faible, il se met du côté du pauvre. « Regarder l’humilité » est expression de la compassion divine vers la passion humaine; de la commisération de Dieu vers la misère de l'humanité. Dieu a un regard de miséricorde pour les délaissés. « Regarder l'humiliation » de quelqu'un est donc l'expression de l'option de Dieu pour les pauvres et de sa volonté de libération.

D'ailleurs, le « regard » de Dieu se réfère souvent à sa sollicitude libératrice:

« J'ai vu la misère de mon peuple.... je suis descendu pour le libérer »

(Exode 3,7-8)

« Le Seigneur s'est montré du haut de son sanctuaire, du ciel il a regardé la terre, pour écouter le gémissement du prisonnier, pour libérer les condamnés à la mort. »

(Ps 102,20s)

Et ainsi en beaucoup de Psaumes (Ps 33,18-19 ; 34,16 ; 66,2 ; 138,6 etc.).

Marie, dans le Magnificat, confesse que Dieu a regardé son humilité, ou que le Seigneur l’a choisie parce que pauvre. Son cas est un cas personnel, et même très personnel, de la logique générale de l'agir salvateur de Dieu, qui regarde toujours les humbles pour les élever, les réhabiliter et les libérer.

« Servante » (en grec : doúlee)

Etre servante désigne une attitude morale et spirituelle, mais implique aussi une mission spéciale pour les des autres.

"Serviteur" est une catégorie fondamentale pour comprendre l'histoire du salut.

Dans l'histoire, le Seigneur n'agit pas, d'habitude, de manière directe et immédiate. Sa règle est d’utiliser des "médiateurs". Ils sont justement ses "Serviteurs". Ils sont ses émissaires ou ses ambassadeurs, les exécutants de sa volonté.

En ce sens premier, "serviteur" est d'abord une catégorie de dignité et d'honneur. En effet, les grands personnages de l'Ancien Testament sont ces "Serviteurs":

  • Abraham (Gn 26,24) et les autres Patriarches,
  • Moïse (Ex 14,31; Nm 12,7; Jos 1,1) : c'est le grand titre de Moïse dans le livre de Josué.
  • Josué (Jos 24,29)
  • David (2Sm 7,8; Ps 18,1)
  • Les prophètes (2R 9,7)
  • Les rois païens comme Nabuchodonosor (Jr 25,9) et Cyrus (Is 43,10)
  • Et spécialement le Serviteur de YHWH (Is 40-55).

"Serviteur", cependant, reste aussi un titre d'humilité, parce qu'il indique qu'on reste au service d'un plus haut que soi à qui on devra rendre compte de sa propre mission.

Conclusion :

Ainsi donc, Dieu préfère des agents et moyens pauvres. Et il en sera ainsi pour son Église, comme le recommande le Concile (Vatican II, Gaudium et spes 76, 5; Vatican II, Lumen gentium 8, 3).

Les pauvres sont les "serviteurs", donc, ceux qu’il choisit de préférence pour accomplir sa volonté libératrice. Mais ce devoir, les pauvres l'acquittent pour tous, aussi pour ceux qui ne sont pas pauvres. Il en fut ainsi dans l'histoire de l'Israël, peuple d’abord d'esclaves, puis de déportés.


Clodovis Boff