Le Magnificat et le Cantique d'Anne, différences

Anne, la stérile qui enfante

Anne souffrait de stérilité. Son mari l’aimait tendrement, mais sa rivale la méprisait.

Ses jours se passent dans les larmes et la prière (1 Sam 1-20), jusqu'au jour où sa prière est exaucée. Elle conçoit un fils, Samuel. Elle le reçoit comme un cadeau de Dieu, et dès qu'il est sevré, elle l'emmène vivre chez le prêtre Eli.

Quand Samuel sera devenu un vieux prophète renommé en Israël, il désignera le premier roi des Hébreux, Saül.

Revenons à Anne, méditons la signification de son histoire, méditons son cantique.

La stérilité et la révélation du Dieu de la résurrection (1) :

La vie humaine qui s’épanouit dans le sein maternel est la première forme de bénédiction de Dieu envers son peuple.

Le sein maternel est salué comme la source d’Israël (targum du psaume 68, 27), il est un puits (Pr 5, 15), une fontaine (Pr 5, 18).

La stérilité est au contraire une malédiction, une honte, et c'est ainsi qu'Anne souffre (1 Sam 2, 6), jusqu’au jour où elle conçoit un fils, Samuel.

En choisissant le sein des femmes stériles (Sarah, Rebecca, Rachel, Anne, Elisabeth), Dieu commence à se révéler comme le Dieu de la résurrection.

De la stérilité d'Anne à la mère de Jésus : la signification de la pauvreté évolue (1) :

Le cantique d’Anne est une louange imprégnée de gratitude :

1 Alors Anne fit cette prière:

"Mon coeur exulte dans le Seigneur,

ma corne s'élève en mon Dieu,

ma bouche est large ouverte contre mes ennemis,

car je me réjouis en ton secours.

2 Point de Saint comme YHWH

(car il n'y a personne excepté toi),

point de Rocher comme notre Dieu.

3 Ne multipliez pas les paroles hautaines,

que l'arrogance ne sorte pas de votre bouche.

Un Dieu plein de savoir, voilà YHWH,

à lui de peser les actions.

4 L'arc des puissants est brisé,

mais les défaillants sont ceinturés de force.

5 Les rassasiés s'embauchent pour du pain,

mais les affamés cessent de travailler.

La femme stérile enfante sept fois,

mais la mère de nombreux enfants se flétrit.

6 C'est YHWH qui fait mourir et vivre,

qui fait descendre au shéol et en remonter.

7 C'est YHWH qui appauvrit et qui enrichit,

qui abaisse et aussi qui élève.

8 Il retire de la poussière le faible,

du fumier il relève le pauvre,

pour les faire asseoir avec les nobles

et leur assigner un siège d'honneur;

car à YHWH sont les piliers de la terre,

sur eux il a posé le monde.

9 Il garde les pas de ses fidèles,

mais les méchants disparaissent dans les ténèbres

(car ce n'est pas par la force que l'homme triomphe).

10 YHWH, ses ennemis sont brisés,

le Très-Haut tonne dans les cieux.

YHWH juge les confins de la terre,

il donne la force à son Roi,

il exalte la vigueur de son Oint."

(1Samuel 2, 1-10)

On retrouve cette même gratitude dans le Magnificat de Marie, après la conception de Jésus (Lc 1, 46-47).

« Du fumier il relève le pauvre » (1 Sam 2, 8) chante Anne.

« Il comble de biens les affamés » (Lc 1, 53) chante Marie.

Entre le cantique d'Anne et celui de Marie, une différence sur la nature de la pauvreté.

Anne a supplié le Seigneur : « si tu voulais regarder la pauvreté de ta servante » (1 Sam 1, 11).

La pauvreté d’Anne, c’est sans aucun doute sa stérilité.

Ce pourrait être aussi le cas pour la Vierge Marie : son propos de ne pas connaître d’homme (Lc 1, 34) est équivalent à une stérilité. Mais c’est insuffisant.

Le cantique d’Anne et celui de Marie sont séparés par mille années.

Tout au long de l’Ancien Testament, la signification de la pauvreté a évolué pour devenir l’attitude du fidèle qui s’abandonne totalement à la volonté de Dieu et qui vit intégralement sa loi.

Telle est la pauvreté de Marie:

Marie s’abandonne à la volonté du Seigneur : « qu’il me soit fait selon ta parole » (Lc 1,38) ; avec Joseph, elle accomplit tout selon la loi du Seigneur et ses coutumes (Lc 2, 22s).

Se rendre disponible au dessein divin, un dessein tellement extraordinaire a provoqué pour Marie une incompréhension, un isolement, une stupeur, et Marie a été docile parce qu'elle était spirituellement pauvre, abandonnée, disponible, confiante.

Entre le cantique d'Anne et celui de Marie, une différence de ton (2) :

Tandis que celui d’Anne a, dès le début, l’accent d’une triomphante revanche personnelle sur des ennemis : "Mon front se relève en mon Dieu, ma bouche s’élargit contre mes ennemis" (1Sam 2, 1), celui de Marie est d’un bout à l’autre empreint d’une paisible humilité.

La Mère du Sauveur pourrait célébrer, à l’avance, sur un ton triomphal, les victoires futures du Messie ; elle ne le fait pas.

Et on n’a pas manqué d’observer aussi le contraste entre le calme avec lequel Marie exprime à Dieu sa gratitude et "le grand cri" qu’a poussé Élisabeth quand, en la recevant, elle l’a proclamée "bénie entre les femmes" (Lc 1, 42).

L’humilité (ou la bassesse) de la servante du Seigneur que souligne le Magnificat (Lc 1, 48) correspond à la réponse de Marie à Gabriel : « Voici la servante du Seigneur » (Lc 1, 38).


(1) Extraits de A. Serra , La Donna dell’Alleanza, Prefigurazioni di Maria nell’Antico Testamento, Messaggero di sant’Antonio – editrice, Padova 2006, p. 56-58

(2) Extraits de : André Feuillet, Le sauveur messianique et sa mère, Pami I, 1990, p. 59-60

Synthèse F. Breynaert