La mystique de Luther et de l’Eglise luthérienne

La mystique de Luther et de l’Eglise luthérienne

Nous résumons H. Jaeger, attaché de recherches au centre national de recherches scientifiques (CNRS).

La mystique se trouve d'abord liée à la vie monastique et à l'ascèse, elle comporte donc un effort, ce qui contredit les grands adages de la réforme (la justification par la foi seule et la grâce seule). Paradoxalement, il est possible de parler d'une mystique luthérienne.

L'exaltation de l'expérience de la justification : « tes péchés de sont remis ».

Luther insiste sur la nécessité de l'expérience : « Il ne sert à rien de croire à la rémission des péchés si tu ne crois pas, avec une certitude absolue, que les péchés te sont remis »[1]. Ce caractère strictement personnel, que Luther a trouvé chez saint Bernard, constitue le cœur du luthéranisme[2].

Cependant, Luther et saint Bernard sont bien différents : pour saint Bernard cette expérience « tes péchés te sont remis » est une expérience brève et tandis que la vie continue, la question du salut se pose de nouveau.

Luther exalte cette expérience qui doit désormais définir l'état du chrétien.

Or, dans le fait d'entendre « tes péchés te sont remis », la justification est extrinsèque, reçue du dehors. En exaltant cette expérience, l'homme intérieur dont Luther parle n'existe que dans l'acte de se recevoir de l'extérieur[3]. Un tel paradoxe vide la notion de personne. Il s'agit pour Luther d'être ravi devant le tribunal de Dieu.

L'amour divin recherche l'homme pour l'arracher de sa misère. Appelé par le Christ et amené par la foi, l'homme peut « émigrer d'Egypte », il est comme l'épouse du Cantique « qui monte du désert, appuyé sur son bien-aimé » (Ct 8, 5). L'homme est placé devant Dieu, et se joue alors le drame de sa justification personnelle. Mais la personne n'a pas de subsistance métaphysique, pas plus homme que le Christ (il n'y a pas de théologie trinitaire, le Christ n'apparaît que pour notre rédemption)[4]. Dans la mystique nuptiale de Luther, la personne n'a pas de subsistance.

Une mystique avec une théologie de la croix sans théologie de la gloire.

Par ailleurs, Luther est attiré par Denys l'Aéropagite qui lui parlait du Dieu caché mais ne lui disait rien du Dieu révélé. Pour Denys l'Aéropagite, le chrétien doit traverser une nuit où la foi ne voit rien, ce qui correspond à la théologie négative où pour parler de Dieu on dit qu'il n'est ni ceci ni cela.

Mais Luther modifie la perspective : pour lui, l'expérience du Dieu caché, c'est l'expérience du Christ crucifié qui lui dit « tes péchés te son remis » et en même temps, cette théologie de la croix ne doit pas avoir de transition vers une théologie de la gloire qui s'achèverait dans l'union dans la vie trinitaire et la paix. La croix, d'après Luther, ne peut pas être transfigurée, elle comporte au contraire l'angoisse, le trouble spirituel permanent. « La contemplation mystique n'est pas seulement refusée parce qu'elle appartient à la pratique monastique, mais parce qu'elle appartient à la théologie de la gloire. »[5]

La postérité de Luther.

Un effort de précision théologique.

Jean Arndt (1555-1621), puis Johann Gerhard (1582-1637) tentèrent de clarifier l'œuvre de Luther, ils sont en quelque sorte les théologiens de l'orthodoxie luthérienne.

L'expression musicale.

« Ce que les théologiens de l'orthodoxie luthérienne ont plus ou moins tenté d'exprimé, l'intuition géniale de J-S Bach réussit à nous le livrer : il atteint, dans la fugue les régions où l'âme luthérienne subit la double expérience de son anéantissement et de son salut - c'est-à-dire le drame de la justification, inexprimable autrement. » [6]

La musique de Bach est une musique de l'harmonie des nombres traduite dans le « contrepoint » musical où Bach excelle, une musique de l'idée pure, une musique tendue vers la transcendance, sans représentation du réel humain.

On peut voir aussi dans le prélude pour orgue en sol mineur une évocation du combat entre l'esprit du mal et l'esprit du bien.

La certitude du salut et le thème de la joie sont très fréquents, et avant de mourir, Bach dicte le choral d'orgue « Je m'avance auprès de ton trône ».

Une floraison de mysticismes[7]

Il faut cependant observer que l'idée d'une justification extrinsèque, parce qu'elle vide la personne, épuise le chrétien dans une tension spirituelle excessive.

On comprend pourquoi, par la suite, le quiétisme ait été largement accueilli chez les luthériens...

De même, en opposition à la valorisation exclusive par Luther de la parole extérieure, la parole de l'Ecriture, s'est développé une vague montaniste, un mouvement valorisant la parole intérieure.

Sur ce fond se développera progressivement, ou bien le mouvement Pentecôtiste, ou bien toutes sortes de mysticismes à caractère gnostique, ou bien encore un piétisme sentimental et romantique.

Le développement en Allemagne du mysticisme gnostique, du piétisme luthérien, de l'idéalisme allemand et des gnoses de l'anthroposophie peut être interprété comme autant de réactions aux zones d'ombres laissées par Luther.

Ouverture mariale.

Alors que le monisme recherche la fusion du « Je » et du « TU » divin, l'attitude biblique découvre l'Alliance entre le « Je » et le « TU » divin. La Vierge Marie est par excellence la femme de l'Alliance, dont la personnalité n'a pas été écrasée par l'irruption du divin au moment de l'Annonciation, au contraire, l'ange attendit sa réponse. La redécouverte dans les milieux luthériens de Marie, mère de Dieu, pourrait bien être une chance capable, en évitant les dérives, de préserver le meilleur de la mystique de Luther.


[1] LUTHER, Commentaire de l'épître aux Romains, Ed. Fichter, tome II, Leipzig, 1908, p. 197

[2] H. JAEGER, « Mystique protestante et anglicane », dans Aa Vv, La mystique et les mystiques, DDB, Paris 1965, p. 262

[3] « La justice extérieure qui vient d'ailleurs et l'intériorité de l'homme sont deux aspects de la même réalité, l'homme étant placé en dehors de lui-même pour devenir cet homme intérieur par la justice de Dieu. » H. JAEGER, Ibid., p. 267.

[4] H. JAEGER, Ibid., p. 268-269

[5] H. JAEGER, Ibid., p. 266

[6] H. JAEGER, Ibid., p. 280

[7] H. JAEGER, Ibid., p. 300-333


Synthèse F. Breynaert