Dimension liturgique du récit Lc 1,39-56, la Visitation

Dimension liturgique du récit Lc 1,39-56, la Visitation

« En ces jours-là, Marie partit et se rendit en hâte vers la région montagneuse, dans une ville de Juda. Elle entra chez Zacharie et salua Elisabeth. Et il advint, dès qu'Elisabeth eut entendu la salutation de Marie, que l'enfant tressaillit dans son sein et Elisabeth fut remplie d'Esprit Saint. Alors elle poussa un grand cri et dit :

"Bénie es-tu entre les femmes, et béni le fruit de ton sein ! Et comment m'est-il donné que vienne à moi la mère de mon Seigneur ? Car, vois-tu, dès l'instant où ta salutation a frappé mes oreilles, l'enfant a tressailli d'allégresse en mon sein. Oui, bienheureuse celle qui a cru en l'accomplissement de ce qui lui a été dit de la part du Seigneur !" »

(Luc 1,39-45)

Les paroles d'Elisabeth sont une louange liturgique

Elisabeth s’écrie à grande voix une bénédiction : c’est la première louange à Marie après le premier salut venu de Dieu à travers l’ange. La louange adressée à Marie est d’abord celle de Dieu avec l’ange, puis celle de l’humanité en la personne d’Elisabeth, non pas d’elle même, mais sous la motion de l’Esprit Saint, c’est par l’Esprit Saint en effet que l’on peut croire (1 CO 12,3) et prier (Ga 4,6, Rm 8,15).


Le texte de Luc dit d’Elisabeth qu’elle « s’exclame », elle « pousse un cri de joie » : ceci correspond tout à fait à la tradition liturgique juive, nous lisons par exemple, « Et le peuple tout entier poussait de grandes clameurs en louant Yahvé, parce que le Temple de Yahvé avait ses fondations. » (Esdras 3,11). Dans la liturgie chrétienne on parlera plutôt « d’acclamation ».


Les paroles d’Elisabeth sont une bénédiction, Elisabeth agit comme les lévites : « Les prêtres fils de Lévi s'approcheront ; car ce sont eux que Yahvé ton Dieu a choisis pour son service et pour donner la bénédiction au nom de Yahvé… » (Dt 21,5)

La bénédiction biblique a trois mouvements :

1) De Dieu vers l’homme : « parce que Dieu l’aime, il bénit l’homme et le rend fécond » (Dt 7,13) ;
2) L’homme reconnaît les merveilles de Dieu et le bénit (ps 31, 22) ;
3) La bénédiction peut s’exprimer d’une personne à une autre, lorsqu’on reconnaît une vertu (Rt 3,10) , un don particulier, une œuvre éclatante accomplie ; dans certain cas, l’expression hébraïque «le» signifie que celui qui bénit transmet et reconnaît la bénédiction de Dieu lui-même qui a un dessein particulier (par exemple quand Melchisédech bénit Abraham Gn 14,19).

Ainsi, ici, Elisabeth reconnaît que Dieu dans sa bénédiction montre à Marie sa faveur, lui donne des dons pour une mission (sa maternité messianique, salvifique, divine)… que Dieu te gardes, qu’il soit en communion avec toi !

L'action de Dieu inspire une crainte sacrée

La cause du voyage de Nazareth vers la Judée est l’ange qui annonça à Marie qu’Elisabeth mettrait au monde. Marie obéit dans la foi pour rendre service mais aussi d’abord pour se réjouir avec elle, pour remercier avec elle. L’action de Dieu suscite une crainte sacrée, une vénération. Dieu est intervenu et suscite une attitude de respect.

La présence de Dieu inspire aussi une crainte sacrée

Elisabeth remplie de l’Esprit Saint a perçu la présence du Seigneur et elle a un mouvement de crainte sacrée et de révérence : « comment la mère du Seigneur vient jusqu’à moi ? » Marie est arche l’alliance, cette arche que l’on ne pouvait toucher sans mourir ou avoir la main desséchée… Toute la tradition s’extasiera : comment Marie peut-elle porter le Seigneur sans se consumer ?

« Bénie es-tu entre les femmes, et béni le fruit de ton sein ! »

La formule a la forme d’un distique de la poésie hébraïque, comme par exemple lorsque Osias bénit Judith et bénit le Seigneur (Jdt 13,18) ou lorsque Melchisédech bénit Abraham et bénit le Très Haut. (Gn 14, 19-20), Marie, comme Judith ou Abraham est bénie parce que Dieu est à la racine de sa bénédiction.

La maternité de Marie et sa foi provoquent l'émerveillement

Elisabeth exprime encore sa stupeur par ce titre « la mère de mon Seigneur ». Puis vient l’expression « bienheureuse celle qui a cru ». Dans l’Ancien Testament les expressions « Bienheureux… » sont données comme encouragement ou pour accueillir les pèlerins quand ils entrent dans le temple.

On remarque aussi que dans le Nouveau Testament, les expressions qui commence par « bienheureux (se) » sont suivies d’une explication : « bienheureux … parce que… » il en est de même ici, Elisabeth en donne l’explication : elle a cru et elle a conçu. Il en est de même dans le Magnificat, Marie affirme « toutes le générations me diront bienheureuse » et elle en donne l’explication, elle est l’humble servante et amie du Seigneur qui fait pour elle des merveilles(comme Moïse ou Abraham).

La dernière expression analogue concerne aussi la foi: « heureux ceux qui croient sans avoir cru » (Jn 20,29). Marie est « celle qui a cru » : elle est la croyante. Comme Abraham, père de notre foi, Marie est mère de notre la foi. Elle a cru possible une conception dans la virginité. Elle a cru possible l’Incarnation.

L’exclamation d’Elisabeth a un caractère litanique

Comme à chaque événement (Lc 1-2) correspond un cantique, à chaque titre de Marie exprimant son mystère peut répondre une prière litanique :

Marie, Mère du Seigneur, prie pour nous

Marie, Bénie entre les femmes, prie pour nous

Marie, Bienheureuse, prie pour nous

Marie, Toi qui as cru, prie pour nous

Une bénédiction qui n'exclut personne

L’hymne aux Ephésiens exprime aussi une bénédiction :

« Béni soit le Dieu et Père de notre Seigneur Jésus Christ, qui nous a bénis par toutes sortes de bénédictions spirituelles, aux cieux, dans le Christ. C'est ainsi qu'Il nous a élus en lui, dès avant la fondation du monde, pour être saints et immaculés en sa présence, dans l'amour… »

(Eph 1,3-5)

C’est une bénédiction qui s’adresse à tous et qui est donnée par l’œuvre du Christ. Marie est incluse dans cette bénédiction de façon particulière car dans le grand dessein de la création, elle fut élue pour être la mère du Christ.

Marie est (la) bénie entre toutes les femmes non pas dans un sens exclusif mais dans le sens où Marie est éminente et qu’elle est un modèle, à cause du lien particulier qui l’unit à Jésus.

L’encyclique Redemptoris Mater cite quatre fois la bénédiction d’Elisabeth et développe ensuite l’union de Marie à Jésus tout au long de son pèlerinage de la foi, jusque dans le mystère eucharistique, telle est la démarche authentique à laquelle nous invite l’Evangile.


F. Breynaert

cf. Mario MARSINI, Il saluto di Elisabetta a Maria (Lc 1,42),

dans la revue Marianum n°58, Rome, 1988, pp. 138-158