596 - Le mercredi saint (mercredi 3 avril 30)

Evangiles

Date

Mercredi 3 avril 30

Lieu : 

    Jérusalem

 

Vision de Maria Valtorta :

       596.1 Jésus, qui porte son vêtement de lin blanc, entre au Temple, encore plus bondé que les jours précédents. La journée est étouffante.

       Il va adorer dans la Cour des Juifs, puis se dirige vers les portiques, suivi d’un cortège de gens. Mais d’autres y ont déjà pris les meilleures places ; ce sont pour la plupart des païens qui, ne pouvant aller au-delà de la première cour, au-delà du Portique des Païens, ont profité du fait que les Hébreux ont suivi le Christ pour s’adjuger les meilleurs places.

       Mais un groupe important de pharisiens les dérange. Ils se conduisent avec leur arrogance habituelle, et se fraient un chemin en jouant des coudes pour s’approcher de Jésus, penché sur un malade. Ils attendent qu’il l’ait guéri, puis ils envoient auprès de lui un scribe pour l’interroger.

       Ils avaient probablement eu une brève discussion, car Joël, dit Alamot, tenait à aller lui-même interroger le Maître. Mais un pharisien s’y oppose, et d’autres le soutiennent :

       « Non. Il est notoire que tu es du parti du Rabbi, bien que tu le gardes secret. Laisse aller Urie…

       – Pas Urie, non ! » s’exclame un autre jeune scribe que je ne connais pas. « Urie s’exprime avec trop de véhémence. Il exciterait la foule. C’est moi qui y vais. »

       Et, sans écouter davantage les protestations des autres, il se rend auprès du Maître et arrive derrière lui au moment même où Jésus congédie le malade en lui disant :

       « Aie foi. Tu es guéri. La fièvre et la souffrance ne reviendront jamais plus.

       596.2 – Maître, quel est le plus grand commandement de la Loi ? »

       Jésus se retourne et le regarde. Un doux sourire lumineux éclaire son visage, puis il lève la tête — il avait la tête inclinée à cause du scribe qui est de petite taille, et qui reste penché pour lui rendre honneur. Jésus tourne les yeux sur la foule, il scrute le groupe des pharisiens et docteurs, et il aperçoit le visage pâle de Joël à demi caché derrière un gros pharisien richement vêtu. Son sourire s’accentue. C’est comme une lumière qui va caresser le scribe honnête.

       Puis il baisse la tête pour regarder son interlocuteur, et il lui répond :

       « Le premier[139] de tous les commandements est : “ Ecoute, Israël : le Seigneur notre Dieu est l’unique Seigneur. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toutes tes forces. ” C’est le premier et suprême commandement. Le second lui est semblable : “ Tu aimeras ton prochain comme toi-même. ” Il n’y a pas de commandement plus grand que ceux-ci. Ils contiennent toute la Loi et les prophètes.

       – Maître, tu as répondu avec sagesse et vérité. Il en est bien ainsi. Dieu est unique, et il n’y en a pas d’autre en dehors de lui. L’aimer de tout son cœur, de toute son intelligence, de toute son âme et de toutes ses forces, et aimer son prochain comme soi-même a beaucoup plus de valeur que tous les holocaustes et tous les sacrifices. J’en suis tout à fait persuadé quand je médite ces paroles de David[140] : “ Tu ne prends pas plaisir aux holocaustes ; mon sacrifice, ô Dieu, c’est un esprit brisé. ”

       – Tu n’es pas loin du Royaume de Dieu, car tu as compris quel est l’holocauste qui est agréable à Dieu.

       – Mais quel est l’holocauste le plus parfait ? » demande dans un souffle le scribe, comme s’il disait un secret.

       Jésus rayonne d’amour en laissant tomber cette perle dans le cœur de l’homme qui s’ouvre à sa doctrine, à la doctrine du Royaume de Dieu, et il lui dit, en se penchant sur lui :

       « L’holocauste parfait, c’est d’aimer comme nous-mêmes ceux qui nous persécutent et ne pas avoir de rancœur. Qui fait cela, possédera la paix. Il est dit[141] : les doux posséderont la terre, et ils jouiront de l’abondance de la paix. En vérité, je te dis que celui qui sait aimer ses ennemis atteint la perfection et possède Dieu. »

       596.3 Le scribe le salue respectueusement et s’en retourne vers son groupe, qui lui reproche à voix basse d’avoir fait l’éloge du Maître. Ils ajoutent avec colère :

       « Que lui as-tu demandé secrètement ? T’aurait-il séduit, toi aussi ?

       – J’ai entendu l’Esprit de Dieu parler par sa bouche.

       – Tu divagues. Crois-tu peut-être qu’il est le Christ ?

       – Je le crois.

       – En vérité, d’ici peu nous verrons les écoles de nos scribes se vider, et eux s’en aller errer derrière cet homme. Mais à quoi vois-tu le Christ en lui ?

       – Je ne sais pas. Je sais que je sens que c’est lui.

       – Espèce de fou ! »

       Irrités, ils lui tournent le dos.

       Jésus a observé le dialogue et, quand les pharisiens passent devant lui en groupe serré pour s’en aller, il les appelle :

       « Ecoutez-moi : je veux vous poser une question. Que vous en semble : de qui le Christ est-il le fils ?

       – Ce sera le fils de David » répondent-ils, en insistant sur le “ sera ”, pour bien lui faire comprendre qu’à leurs yeux il n’est pas le Christ.

       « Comment donc David, inspiré par Dieu, peut-il l’appeler “ Seigneur ”, lorsqu’il[142] dit : “ Le Seigneur a dit à mon Seigneur : ‘ Siège à ma droite, jusqu’à ce que je fasse de tes ennemis l’escabeau de tes pieds ’” ? Si donc David appelle le Christ “ Seigneur ”, comment le Christ peut-il être son fils ? »

       Ne sachant que répondre, ils s’éloignent en ruminant leur poison.

       596.4 Jésus quitte le lieu tout envahi par le soleil, où il se tenait, pour aller plus loin, là où se trouvent les bouches du Trésor, près de la salle du gazophylacium. Ce côté, encore à l’ombre, est occupé par des rabbis qui pérorent avec de grands gestes devant leurs auditeurs hébreux, dont le nombre augmente à mesure que les heures passent et que l’affluence de la foule vers le Temple s’accroît.

       Les rabbis s’efforcent de démolir par leurs discours les enseignements que le Christ a donnés les jours précédents ou le matin même. Plus ils voient augmenter la foule des fidèles, plus ils haussent la voix. En effet le lieu, bien que très vaste, fourmille de gens qui vont et viennent en tous sens…

       [...][143]

       596.6 C’est seulement aujourd’hui, et avec insistance, que je vois apparaître la vision suivante.

       Au début, je ne vois que des cours et des portiques. Je les reconnais : ce sont des parties du Temple. Jésus est appuyé à une énorme colonne carrée qui soutient une arcade du portique. Il a l’air d’un empereur, tant il est solennel dans son vêtement rouge vif et son manteau, rouge aussi, mais plus foncé. Il me regarde fixement. Je me perds à le contempler, heureuse de sa présence après deux jours sans voir ni entendre.

       La vision se prolonge ainsi longtemps, et tant qu’elle dure ainsi, je n’écris pas, car je suis tout à ma joie. Mais maintenant que je vois la scène s’animer, je comprends qu’il y a autre chose, et j’écris.

       L’endroit se remplit de gens qui vont et viennent dans tous les sens. Il y a là des prêtres et des fidèles, des hommes, des femmes et des enfants. Les uns passent, d’autres s’arrêtent, écoutent les docteurs ; d’autres encore, qui mènent des agneaux ou portent des colombes, partent dans d’autres directions, peut-être pour les sacrifier.

       Jésus reste adossé à sa colonne, il observe sans mot dire. Par deux fois même, il a été interrogé par les apôtres et a fait signe que non, mais il n’a pas parlé. Il regarde avec beaucoup d’attention et, d’après son expression, il semble juger ceux qu’il examine. Son regard et tout son visage me rappellent l’aspect que je lui ai vu dans la vision[144] du Paradis, quand il étudiait les âmes lors du jugement particulier. Maintenant, naturellement, c’est l’homme Jésus ; là-haut, c’était Jésus glorieux, donc encore plus imposant. Mais les changements d’expression de son visage, qui observe intensément, sont les mêmes. Il est sérieux, scrutateur, mais, s’il est parfois d’une sévérité à faire trembler le plus effronté, parfois aussi il est si doux, d’une tristesse si souriante, que son regard paraît être une caresse.

       596.7 Il semble ne rien entendre, mais il doit tout écouter. Je m’en rends compte quand, d’un groupe éloigné de quelques mètres et rassemblé autour d’un docteur, s’élève une voix nasillarde qui proclame : “ Ce commandement est plus important que tout autre : que tout ce qui est pour le Temple aille au Temple. Le Temple doit être placé plus haut que les parents et, si quelqu’un veut donner tous ses biens pour la gloire du Seigneur, il peut le faire et il en sera béni, car il n’y a pas de sang ni d’affection supérieure au Temple. ” Jésus tourne lentement la tête dans cette direction et regarde d’un air… dont je ne voudrais pas qu’il s’adresse à moi.

       Il paraît tout observer en général. Mais un fait me détrompe : à un moment, un vieillard tremblant s’apprête à gravir les cinq marches d’une espèce de terrasse proche de Jésus qui semble mener à une autre cour plus intérieure ; il appuie son bâton, s’empêtre dans son vêtement, et est à deux doigts de tomber. Aussitôt, Jésus allonge le bras, le saisit et le soutient, et il ne le lâche que lorsqu’il le voit en sûreté. Le vieil homme lève son visage ridé, regarde son grand sauveur et murmure une parole de bénédiction ; Jésus lui sourit et caresse sa tête à moitié chauve. Puis il revient contre sa colonne et s’en écarte encore une fois pour relever un enfant qui glisse de la main de sa mère et tombe à plat ventre, juste à ses pieds, en pleurant, contre la première marche. Il le relève, le caresse, le console. La mère, confuse, remercie. Jésus lui sourit à elle aussi, et lui rend le petit.

       Mais il ne sourit pas quand passe un pharisien bouffi d’orgueil, ni quand se présentent en groupe des scribes et d’autres dont je ne sais qui ils sont. Ce groupe salue avec de grands gestes et de profondes courbettes. Jésus les regarde si fixement qu’il semble les transpercer. Il salue, mais sans chaleur. Il a l’air sévère. Un prêtre aussi déambule : ce doit être un gros bonnet, car la foule s’écarte et le salue, et lui passe, fier comme un paon. Jésus porte sur lui un long regard, un regard tel que l’homme, qui est pourtant pétri d’orgueil, baisse la tête. Il ne salue pas, mais il ne résiste pas au regard de Jésus.

       596.8 Jésus le quitte des yeux pour observer une pauvre femme, vêtue de marron foncé, qui monte les marches avec un air honteux, et se dirige vers un mur où se trouvent des têtes de lions ou autres animaux du même genre, gueule ouverte. Beaucoup s’y rendent, mais Jésus paraissait jusqu’alors ne pas s’en occuper. Maintenant, au contraire, il suit des yeux la petite femme. Son regard exprime la pitié, et même une grande douceur quand il la voit tendre la main et jeter quelque chose dans la gueule de pierre de l’un de ces lions. Et lorsque la pauvrette, en se retirant, passe près de lui, il prend la parole pour lui dire :

       « Paix à toi, femme. »

       Celle-ci, stupéfaite, lève la tête.

       « Paix à toi » répète Jésus. « Va, car le Très-Haut te bénit. »

       La femme reste bouche bée, puis murmure une salutation et s’éloigne.

       « Elle est apaisée dans son malheur » dit Jésus, sortant de son silence. « Maintenant, la voilà heureuse, car la bénédiction de Dieu l’accompagne. 596.9 Ecoutez, mes amis, et vous tous qui êtes autour de moi. Voyez-vous cette femme ? Elle n’a offert que deux sous, moins qu’il n’en faut pour payer le repas d’un passereau en cage, et pourtant elle a donné davantage que tous ceux qui, depuis l’ouverture du Temple à l’aurore, ont versé leur obole au Trésor.

       Ecoutez : j’ai vu des riches en grand nombre jeter dans ces gueules des sommes capables de la rassasier pendant une année et de revêtir sa pauvreté, qui n’est décente que parce qu’elle est propre. J’ai vu des riches qui, avec une satisfaction visible, y mettaient de quoi rassasier les pauvres de la cité sainte pendant un jour ou plus, et leur faire bénir le Seigneur. Mais, en vérité, je vous dis que personne n’a donné plus qu’elle. Son obole est charité, les autres ne le sont pas. Elle est générosité, les autres ne le sont pas. Elle est sacrifice, les autres ne le sont pas. Aujourd’hui, cette femme ne mangera pas, car elle n’a plus rien. Il lui faudra d’abord travailler pour obtenir un salaire, avant de pouvoir donner du pain à sa faim.

       Elle n’a pas de richesses en réserve ; elle n’a pas de parents qui gagnent leur vie pour elle. Elle est seule. Dieu lui a pris parents, mari et enfants, il lui a enlevé le peu de bien qu’ils lui avaient laissé ; plus que Dieu, ce sont d’ailleurs les hommes qui lui ont pris ce qu’il lui restait… ces hommes qui, maintenant, avec de grands gestes — vous les voyez ? —, continuent à jeter à l’intérieur leur superflu, dont une grande partie est extorquée par l’usure aux pauvres mains des faibles et des affamés.

       596.10 Eux disent qu’il n’y a pas de sang ni d’affection supérieurs au Temple et, de cette façon, ils enseignent à ne pas aimer leur prochain. Moi, je vous dis qu’au-dessus du Temple, il y a l’amour. La Loi de Dieu est amour, et il n’aime pas ceux qui n’ont pas pitié de leur prochain. L’argent superflu, l’argent souillé par l’usure, par la haine, par la dureté, par l’hypocrisie, ne chante pas les louanges de Dieu et n’attire pas sur le donateur la bénédiction céleste. Dieu le rejette. Un tel homme engraisse cette caisse, mais ce n’est pas de l’or destiné à l’encens : c’est de la boue qui vous submerge, ô ministres qui ne servez pas Dieu, mais votre intérêt ; c’est un lacet qui vous étrangle, ô docteurs qui enseignez une doctrine de votre invention ; c’est un poison qui vous corrode le peu de conscience que vous avez encore, ô pharisiens. Dieu ne veut pas du superflu. Ne soyez pas des Caïns. Dieu ne veut pas ce qui est le fruit de la dureté. Dieu ne veut pas entendre une voix plaintive gémir: “ J’aurais dû rassasier un affamé, mais on m’en a détourné, afin d’étaler du faste dans le Temple. J’aurais dû aider un vieux père, une mère chancelante, mais on me l’a refusé, parce que cette aide n’aurait pas été connue du monde, et je dois tout faire pour être remarqué, afin que le monde voie le donateur. ”

       Non, rabbi : tu enseignes que ce sont seulement les restes que l’on doit à Dieu, et qu’il est permis de refuser d’aider son père et sa mère pour donner à Dieu ; or le premier commandement est : “ Aime Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ton intelligence, de toutes tes forces. ” Ce n’est donc pas le superflu, mais notre sang qu’il faut lui donner, en aimant souffrir pour lui. Souffrir, et non pas faire souffrir… Et s’il coûte beaucoup au cœur de l’homme — vicieux par nature — de se dépouiller de ses richesses, c’est justement pour cette raison qu’il faut donner. Par justice : car tout ce que l’on a est dû à la bonté de Dieu. Par amour : car c’est une preuve d’amour de vouloir se sacrifier pour faire la joie de ceux qu’on aime. Souffrir pour offrir, mais souffrir. Non pas faire souffrir, je le répète. Car le second commandement dit : “ Aime ton prochain comme toi-même. ” La loi précise même que, après Dieu, les parents sont les proches à qui nous sommes tenus de rendre honneur et d’apporter notre aide.

       596.11 Je vous le dis, en vérité, cette pauvre femme a compris la loi mieux que les sages, et elle est justifiée et bénie plus que quiconque. Car, en dépit de sa pauvreté, elle a tout sacrifié à Dieu, alors que vous, vous donnez le superflu, et seulement pour grandir dans l’estime des hommes. Je sais que vous me haïssez quand vous m’entendez tenir de tels propos. Mais tant que cette bouche pourra parler, elle s’exprimera en ces termes. Vous unissez votre haine contre moi au mépris pour la pauvre femme dont je vante le mérite. Mais ne croyez pas faire de ces deux pierres un double piédestal pour votre orgueil. Ce sera la meule qui vous broiera.

       Allons. Laissons les vipères se mordre pour augmenter leur venin. Que celui qui est pur, bon, humble, contrit et qui veut connaître le vrai visage de Dieu, me suive. »

       596.12 Jésus dit :

       « Quant à toi, à qui rien ne reste puisque tu m’as tout donné, donne-moi ces deux dernières pièces. Par rapport au tout que tu m’as donné, elles sembleront peu de choses aux yeux des étrangers. Mais pour toi qui n’as plus qu’elles, elles représentent tout. Mets-les dans la main de ton Seigneur. Et ne pleure pas, ou du moins ne pleure pas seule. Pleure avec moi, qui suis le seul à pouvoir te comprendre, et qui te comprends sans la brume d’humanité qui voile toujours la vérité. »

       596.13 Les apôtres, les disciples et la foule suivent Jésus en groupes compacts quand il revient à l’endroit de la première enceinte, c’est-à-dire presque à l’abri du mur d’enceinte du Temple, là où il y a un peu de fraîcheur — la journée est en effet absolument étouffante. Comme le sol est ravagé par les sabots des animaux, semé de pierres que les marchands et les changeurs emploient pour fixer leurs enclos et leurs tentes, les rabbis d’Israël n’y viennent pas. Eux qui permettent l’instauration d’un véritable marché au sein du Temple, ils éprouvent du dégoût à porter les semelles de leurs sandales là où sont mal dissimulés les restes des quadrupèdes expulsés des lieux il y a peu de jours…

       Jésus, lui, n’en éprouve aucun dégoût, et il se réfugie là, entouré d’un cercle de nombreux auditeurs. Pourtant, avant de parler, il appelle auprès de lui ses apôtres pour leur dire :

       « Approchez, et écoutez bien. Hier, vous vouliez savoir beaucoup de choses auxquelles je faisais de vagues allusions quand nous reposions dans le jardin de Joseph. Je vais vous en entretenir maintenant. Soyez donc bien attentifs, car ce sont de grandes leçons pour tous, et surtout pour vous, mes ministres et mes continuateurs.

       596.14 Ecoutez : au temps fixé, des scribes et des pharisiens prirent place sur le siège de Moïse. Ce furent de tristes heures pour notre patrie[145].

       Une fois l’exil de Babylone terminé et la nation reconstruite grâce à la magnanimité de Cyrus, les dirigeants du pays se rendirent compte de la nécessité de rétablir le culte et la connaissance de la Loi. Car malheur au peuple qui ne s’en sert pas comme défense, guide et soutien contre ces puissants ennemis d’une nation que sont l’immoralité des citoyens, la révolte contre les chefs, la désunion entre les classes et les partis, les péchés contre Dieu et contre le prochain, l’irréligion, car ce sont là des éléments de désagrégation pour eux-mêmes et la cause des punitions célestes qu’ils provoquent !

       On vit donc apparaître les scribes, ou docteurs de la Loi, pour instruire le peuple : en effet, les gens ne parlaient plus que la langue chaldéenne — héritage du dur exil — et ne comprenaient plus les Ecritures, rédigées en pur hébreu. Des prêtres vinrent à leur aide, mais en nombre insuffisant pour s’acquitter convenablement de leur devoir d’enseigner les foules. A son tour, un laïcat érudit et consacré pour honorer le Seigneur en le faisant connaître aux hommes et en les amenant à lui, eut sa raison d’être, et il fit aussi du bien. Car, tous, rappelez-vous : même ce qui dégénère au fil du temps à cause de la faiblesse humaine — comme ce fut le cas pour cette institution qui s’est corrompue au cours des siècles —, a toujours quelque chose de bon et, au début du moins, une raison d’être. C’est pourquoi le Très-Haut leur permet de s’élever et de durer, jusqu’au moment où, la dégradation arrivant à son comble, le Très-Haut les disperse.

       Vint ensuite l’autre secte des pharisiens, née de la transformation de celle des Hassidéens, qui surgit pour soutenir, par la morale la plus rigide et l’obéissance la plus intransigeante, la Loi de Moïse et l’esprit d’indépendance de notre peuple. Car à cette époque, le parti helléniste tentait de nous rendre esclaves : il s’était formé sous la pression et les séductions commencées au temps d’Antiochus Epiphane et devenues bientôt des persécutions contre ceux qui ne cédaient pas aux pressions du roi. Ce roi était rusé, car, plus que sur ses armes, il comptait sur la désagrégation de la foi dans les cœurs pour régner sur notre patrie.

       596.15 Rappelez-vous également ceci : craignez plutôt les alliances faciles et les flatteries d’un étranger que ses légions. En effet, tant que vous resterez fidèles aux lois de Dieu et de la patrie, vous vaincrez, même si vous êtes encerclés par des armées puissantes. Mais quand vous serez corrompus par le poison subtil insinué comme un miel enivrant par l’étranger qui a formé des desseins contre vous, Dieu vous abandonnera à cause de vos péchés, et vous serez vaincus et assujettis, sans que votre faux allié livre la moindre bataille sanglante contre vous.

       Malheur à celui qui n’est pas sur le qui-vive comme une sentinelle vigilante, et ne repousse pas les pièges subtils d’un voisin finaud et faux, d’un allié ou d’un maître qui commence sa domination chez les particuliers, en affaiblissant leur cœur et en les corrompant par des us et coutumes qui ne sont pas les nôtres, qui ne sont pas saints, et qui par conséquent nous rendent désagréables au Seigneur ! Malheur ! Rappelez-vous toutes les conséquences subies par la patrie lorsque certains de ses enfants ont adopté les modes de vie de l’étranger pour gagner ses bonnes grâces et en tirer profit. C’est un bon exemple que la charité envers tous, même envers les peuples qui ne partagent pas notre foi, qui n’ont pas nos coutumes, qui nous ont nui au cours des siècles. Mais l’amour pour ces peuples, qui sont toujours notre prochain, ne doit jamais nous faire renier la Loi de Dieu et de notre patrie au nom du calcul des profits qu’on pourra ainsi soutirer à nos voisins. Non. Les étrangers méprisent les hommes serviles jusqu’à répudier les fondations les plus saintes de la patrie. Ce n’est pas en reniant son père et sa mère — Dieu et la patrie —, que l’on obtient le respect et la liberté.

       Mais, au bon moment, les pharisiens se dressèrent eux aussi pour ériger une digue contre le débordement des coutumes étrangères. Leur attitude fut profitable car, je le répète, tout ce qui surgit et qui dure a sa raison d’être. Il faut donc la respecter pour ce qu’elle a fait, sinon pour ce qu’elle est actuellement. Si elle est aujourd’hui coupable, il n’appartient pas aux hommes de l’insulter et encore moins de la frapper. Ce rôle revient à d’autres : à Dieu et à Celui qu’il a envoyé ; ce dernier a le droit et le devoir de parler et d’ouvrir vos yeux, pour que, eux comme vous, vous connaissiez la pensée du Très-Haut et agissiez avec justice. C’est à moi de le faire, et à nul autre. En effet, je parle par ordre divin, et je puis parler, n’ayant en moi aucun des péchés qui vous scandalisent quand vous les voyez commis par des scribes et des pharisiens — même si,quand vous le pouvez, vous en faites autant. »

       596.16 Jésus, qui avait commencé à parler d’une voix douce, a haussé peu à peu le ton et, à la fin de son développement, elle est puissante comme une sonnerie de trompettes.

       Juifs et païens sont attentifs. Si les premiers applaudissent Jésus lorsqu’il rappelle les devoirs envers la patrie et qu’il nomme ouvertement par leurs noms les étrangers qui les ont assujettis et fait souffrir, les seconds admirent l’éloquence du discours et se félicitent d’assister à cet exposé digne d’un grand orateur.

       Jésus reprend, en baissant de nouveau la voix :

       « Je tenais par ces mots à vous rappeler la raison d’être des scribes et des pharisiens. Je vous ai expliqué comment et pourquoi ils se sont assis sur le siège de Moïse, comment et pourquoi ils tiennent des propos qui ne sont pas vains. Faites donc ce qu’ils disent, mais n’imitez pas leurs actes. Car ils demandent que l’on agisse d’une façon qu’eux-mêmes ne mettent pas en pratique. Certes, ils enseignent les lois d’humanité du Pentateuque, mais ils chargent les autres de fardeaux énormes, impossibles à porter, inhumains, alors que, s’agissant d’eux-mêmes, ils ne lèvent pas le petit doigt pour porter ces fardeaux, pas même pour les toucher.

       Leur règle de vie, c’est d’être remarqués et applaudis pour leurs œuvres, qu’ils accomplissent de manière à ce qu’on les voie, pour en être loués. Et ils contreviennent à la loi de l’amour, car ils aiment à se définir comme des êtres à part, ils méprisent ceux qui ne sont pas de leur secte, et ils exigent de leurs disciples le titre de maîtres et un culte qu’eux-mêmes ne rendent pas à Dieu. En ce qui concerne la sagesse et la puissance, ils se prennent pour des dieux. Ils veulent avoir la première place dans le cœur de leurs disciples, au-dessus des parents. Ils prétendent que leur doctrine surpasse celle de Dieu, et ils exigent qu’on la pratique à la lettre, même si elle altère la vraie Loi ; leur doctrine est pourtant inférieure à cette dernière plus que ne l’est cette montagne comparée à la hauteur du grand Hermon qui domine toute la Palestine. Certains d’entre eux sont hérétiques : il en est qui croient, comme les païens, à la réincarnation et à la fatalité ; d’autres nient ce que les premiers admettent et, de fait sinon effectivement, ils refusent ce que Dieu leur a demandé de croire, quand il s’est défini comme le Dieu unique à qui rendre un culte, et quand il a dit que le père et la mère viennent immédiatement après Dieu et, comme tels, ont le droit d’être obéis plus qu’un maître qui n’est pas divin.

       Si maintenant je vous dis[146] : “ Celui qui aime son père et sa mère plus que moi, n’est pas digne du Royaume de Dieu ”, ce n’est pas pour vous inculquer l’indifférence envers vos parents : au contraire, vous leur devez respect et soutien, et il n’est pas permis de les priver d’un secours en prétextant : “ C’est l’argent du Temple ”, de leur refuser l’hospitalité en alléguant : “ Ma charge me le défend ”, ou de leur prendre la vie en disant : “ Je te tue parce que tu aimes le Maître. ” Ce que je vous demande, c’est d’avoir pour vos parents l’amour qu’il convient, c’est-à-dire un amour alliant patience, force et douceur, un amour qui sache choisir entre ma Loi et l’égoïsme ou la violence de la famille, et cela sans arriver à la haine pour le parent qui pèche ou afflige en ne vous suivant pas sur le chemin de Vie que je propose. Aimez vos parents, obéissez-leur en tout ce qui est saint. Mais soyez prêts à mourir — non à donner la mort, mais à mourir — s’ils veulent vous amener à trahir la vocation que Dieu a mise en vous d’être les citoyens du Royaume de Dieu que je suis venu former.

       596.17 N’imitez pas les scribes et les pharisiens, divisés bien qu’ils affectent d’être unis. Vous, qui êtes des disciples du Christ, soyez vraiment unis. Que les chefs soient pleins de douceur à l’égard des sujets, les sujets pleins de respect envers les chefs, tous unis dans l’amour. Car vous avez le même but : conquérir mon Royaume et être à ma droite au Jugement éternel. Rappelez-vous qu’un royaume divisé n’est plus un royaume et ne peut subsister. Soyez donc unis dans l’amour pour moi et pour ma doctrine. Que l’uniforme du chrétien — tel sera le nom de mes sujets — soit l’amour et l’union, l’égalité entre vous en ce qui concerne les vêtements, la communauté des biens, la fraternité des cœurs. Soyez un pour tous, et tous pour un. Que celui qui possède, donne humblement. Que celui qui n’a rien, accepte humblement et expose avec simplicité ses besoins à ses frères, avec la conviction qu’ils le sont effectivement ; et que les frères écoutent affectueusement les nécessités de leurs frères, se sentant vraiment tels pour eux.

       Souvenez-vous que votre Maître a souvent eu faim, froid, qu’il a connu mille autres besoins et privations, et qu’il en a humblement fait part aux hommes, alors qu’il est le Verbe de Dieu. Rappelez-vous que l’homme miséricordieux sera récompensé, ne serait-ce que pour une gorgée d’eau. Rappelez-vous qu’il vaut mieux donner que recevoir. Que ces trois souvenirs aident le pauvre à trouver la force de demander sans se sentir humilié, en considérant que je l’ai fait avant lui, et de pardonner s’il se voit repoussé, en tenant compte du fait que, bien des fois, on a refusé au Fils de l’homme la place et la nourriture que l’on donne au chien qui garde le troupeau. Et que le riche trouve la générosité de partager ses biens, en pensant que le vil argent — ces odieuses richesses que Satan fait rechercher et qui causent les neufs dixièmes des ruines de ce monde — se change, si on le donne par amour, en un trésor immortel dans le Paradis.

       596.18 Revêtez-vous de vos vertus. Qu’elles soient grandes, mais connues de Dieu seul. N’imitez pas les pharisiens, qui portent les phylactères les plus larges et les franges les plus longues, aiment les premières places dans les synagogues, attachent une grande importance aux marques de respect sur les places et veulent que le peuple les appelle : “ Rabbi ”. Vous n’avez qu’un seul Maître : le Christ. Vous, qui à l’avenir serez les nouveaux docteurs — c’est à vous que je m’adresse, mes apôtres et mes disciples —, souvenez-vous que moi seul suis votre Maître. Et je le serai encore quand vous ne me verrez plus parmi vous. Car la Sagesse est la seule source d’enseignement. Ne vous faites donc pas appeler maîtres, car vous êtes vous-mêmes des disciples.

       N’exigez pas le nom de Père et ne le donnez à personne sur la terre, parce qu’un seul est le Père de tous : votre Père qui est dans les Cieux. Que cette vérité vous inspire la sagesse de vous sentir vraiment tous frères entre vous, aussi bien ceux qui dirigent que ceux qui sont dirigés, et aimez-vous par conséquent comme de bons frères. Et qu’aucun de ceux qui dirigent ne se fasse appeler guide, car il n’y a qu’un seul guide pour vous tous : le Christ.

       Que le plus grand d’entre vous soit votre serviteur. Ce n’est pas s’humilier que d’être le serviteur des serviteurs de Dieu : c’est m’imiter, moi qui ai été doux et humble, toujours prêt à faire preuve d’amour pour mes frères en Adam et à les aider par la puissance que j’ai en moi comme Dieu. Et je n’ai pas humilié la divinité en servant les hommes. En effet, le vrai roi est celui qui sait dominer moins les hommes que les passions de l’homme — et en tête de toutes, le sot orgueil. Souvenez-vous : celui qui s’humilie sera exalté, et celui qui s’exalte sera humilié.

       596.19 La Femme[147] dont le Seigneur a parlé dans le second livre de la Genèse, la Vierge dont il est question dans Isaïe, la Mère-Vierge de l’Emmanuel, a prophétisé cette vérité des temps nouveaux en chantant : “ Le Seigneur a renversé les puissants de leur trône et il a élevé les humbles. ” La sagesse de Dieu parlait sur les lèvres de celle qui était Mère de la Grâce et Trône de la Sagesse. Et je répète les paroles inspirées qui m’ont loué, uni au Père et à l’Esprit Saint, dans nos œuvres admirables quand, sans offense pour la Vierge, moi, l’Homme, je me formais dans son sein sans cesser d’être Dieu. Que ce soit une règle pour ceux qui veulent enfanter le Christ dans leur cœur et arriver au Royaume du Christ. Pour ceux qui sont orgueilleux, fornicateurs, idolâtres, qui s’adorent eux-mêmes et leur propre volonté, il n’y aura pas de Jésus Sauveur, pas de Christ Seigneur, et il n’y aura pas de Royaume des Cieux.

       596.20 Donc malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, qui croyez pouvoir fermer par vos sentences impraticables — si elles étaient confirmées par Dieu, ce serait réellement des serrures inviolables pour la majorité des hommes — qui croyez pouvoir fermer le Royaume des Cieux à la face des hommes qui élèvent leur esprit vers lui pour trouver de la force dans leur pénible journée terrestre ! Malheur à vous qui n’y entrez pas, qui ne voulez pas y entrer, car vous n’accueillez pas la Loi du Royaume des Cieux et n’y laissez pas entrer les autres, qui se tiennent devant cette porte que vous, par votre intransigeance, renforcez par des verrous que Dieu n’y a pas mis.

       Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, qui dévorez le bien des veuves sous prétexte de faire de longues prières. Vous en serez sévèrement jugés !

       Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, qui allez par terre et par mer pour faire un seul prosélyte en dépensant des biens qui ne vous appartiennent pas, et, quand vous l’avez, le rendez fils de l’enfer, deux fois pire que vous !

       Malheur à vous, guides aveugles, qui dites : “ Si quelqu’un jure par le Temple, son serment ne vaut rien, mais s’il jure par l’or du Temple, il reste lié par son serment. ” Sots et aveugles que vous êtes ! Qu’est-ce qui compte le plus : l’or, ou le Temple qui sanctifie l’or ? Vous prétendez : “ Si quelqu’un jure par l’autel, son serment ne vaut rien, mais s’il jure par l’offrande posée sur l’autel, alors son serment est valide, et il reste lié par son serment. ” Aveugles ! Qu’y a-t-il de plus grand : l’offrande, ou l’autel qui sanctifie l’offrande ? L’homme qui jure par l’autel jure par lui et par tout ce qui est posé dessus, celui qui jure par le Temple jure par lui et par Celui qui l’habite, et celui qui jure par le Ciel jure par le Trône de Dieu et par Celui qui y est assis.

       Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, qui payez la dîme de la menthe et de la rue, de l’anis et du cumin, mais négligez les préceptes les plus graves de la Loi : la justice, la miséricorde et la fidélité. Ce sont elles, les vertus qu’il fallait avoir, sans laisser de côté les détails moins importants !

       Guides aveugles, qui filtrez les boissons de crainte de vous contaminer en avalant un moucheron qui s’est noyé, et ensuite avalez un chameau sans vous croire impurs pour autant. Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, qui lavez l’extérieur de la coupe et du plat, mais qui êtes intérieurement remplis de rapines et d’immondices. Pharisien aveugle, lave d’abord l’intérieur de ta coupe et de ton assiette, de façon que l’extérieur aussi devienne propre.

       Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, qui volez dans les ténèbres comme des oiseaux de nuit pour accomplir vos œuvres de péché ou négociez de nuit avec les païens, les voleurs et les traîtres, et ensuite, le matin, après avoir effacé les signes de vos marchés occultes, montez au Temple, bien vêtus.

       Malheur à vous, qui enseignez les lois de la charité et de la justice contenues dans le Lévitique, et qui êtes ensuite avides, voleurs, fourbes, calomniateurs, tyranniques, injustes, vindicatifs, haineux jusqu’à en venir à abattre celui qui vous gêne — même s’il est de votre sang —, à répudier la vierge devenue votre épouse, à répudier les enfants que vous avez eus d’elle parce que ce sont des infirmes, et à accuser d’adultère ou de maladie impure votre femme qui ne vous plaît plus, pour être débarrassés d’elle. C’est vous qui êtes rendus impurs par votre cœur libidineux, même si vous ne paraissez pas tels aux yeux des gens qui ne connaissent pas vos débauches. Vous êtes comme des sépulcres blanchis, qui semblent beaux du dehors, mais qui à l’intérieur sont remplis d’ossements de morts et de pourriture. Il en est autant de vous. Oui, c’est la même chose ! Du dehors, vous paraissez justes, mais à l’intérieur vous êtes remplis d’hypocrisie et d’iniquité.

       Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, qui élevez des tombeaux somptueux aux prophètes et embellissez les tombes des justes en alléguant : “ Si nous avions vécu au temps de nos pères, nous n’aurions pas été complices de ceux qui ont versé le sang des prophètes, et nous n’y aurions pas participé. ” Ainsi vous témoignez contre vous que vous êtes les descendants de ceux qui ont tué vos prophètes. A votre tour, du reste, vous comblez la mesure de vos pères… O serpents, race de vipères, comment échapperez-vous à la condamnation de la Géhenne ?

       596.21 C’est pour cette raison que je vous dis, moi qui suis la Parole de Dieu : Moi, Dieu, je vous enverrai de nouveaux prophètes, sages et scribes. Vous en tuerez certains, vous en crucifierez d’autres, vous en flagellerez dans vos tribunaux, dans vos synagogues, hors de vos murs, vous les poursuivrez de ville en ville, jusqu’à ce que retombe sur vous tout le sang des justes répandu sur la terre, de celui d’Abel[148] à celui de Zacharie, fils de Barachie, que vous avez tué entre l’atrium et l’autel parce que, par amour pour vous, il vous avait rappelé votre péché afin que vous vous en repentiez et que vous reveniez au Seigneur.

       C’est ainsi. Vous haïssez ceux qui veulent votre bien et vous invitent par amour sur les voies de Dieu.

       En vérité, je vous dis que tout cela est sur le point d’arriver, le crime et ses conséquences. En vérité, je vous dis que tout cela s’accomplira sur cette génération.

       Oh ! Jérusalem ! Jérusalem ! Jérusalem, toi qui lapides ceux qui te sont envoyés et qui tues tes prophètes ! Combien de fois j’ai voulu rassembler tes enfants comme la poule rassemble ses poussins sous ses ailes, et tu n’as pas voulu !

       Maintenant, écoute, Jérusalem ! Ecoutez tous, vous qui me haïssez et haïssez tout ce qui vient de Dieu. Ecoutez, vous qui m’aimez et qui serez entraînés dans le châtiment réservé aux persécuteurs des envoyés de Dieu. Et écoutez vous aussi, vous qui, sans appartenir à ce peuple, êtes attentifs à mes paroles et désirez savoir qui est celui qui vous parle et qui prédit sans avoir besoin d’étudier le vol ou le chant des oiseaux, ni les phénomènes célestes ou les viscères des animaux sacrifiés, ni la flamme et la fumée des holocaustes, puisque tout ce qui doit advenir est présent pour celui qui vous parle. “ Votre maison sera désertée. Moi je vous annonce, déclare le Seigneur, que vous ne me verrez plus jusqu’à ce que vous disiez, vous aussi[149] : “ Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur. ” »

       596.22 Jésus a chaud, il est visiblement exténué, à la fois en raison de son discours prolongé et tonitruant, et à cause de la chaleur étouffante de cette journée sans vent. Bloqué contre le mur par une multitude, observé par des milliers d’yeux, sentant toute la haine de ceux qui l’écoutent sous les portiques de la Cour des Païens, et tout l’amour — ou du moins l’admiration — qui l’entoure, sans souci du soleil qui tombe sur les dos et les visages rougis et en sueur, il paraît vraiment épuisé. Comme il a besoin de réconfort, il le cherche auprès de ses apôtres et des soixante-douze disciples qui, comme autant de coins, se sont frayé lentement un passage dans la foule et sont arrivés au premier rang, pour former une barrière d’amour fidèle autour de lui.

       Il leur dit :

       « Sortons du Temple et allons au grand air, sous les arbres. J’ai besoin d’ombre, de silence et de fraîcheur. En vérité, je vous dis que ce lieu semble déjà brûler du feu de la colère céleste. »

       Ils lui ouvrent la voie, non sans mal, et peuvent ainsi sortir par la porte la plus proche, où Jésus s’efforce vainement d’en congédier un grand nombre. Mais ils veulent le suivre à tout prix.

       596.23 Les disciples, pendant ce temps, examinent le cube du Temple, qui étincelle au soleil de midi, et Jean d’Ephèse fait observer au Maître la puissance de l’édifice :

       « Regarde ces pierres et ces constructions !

       –Et pourtant, il n’en restera pas pierre sur pierre, dit Jésus.

       – Non ? Quand ? Comment ? » demandent plusieurs.

       Mais Jésus ne répond pas.

       Après être descendu du mont Moriah, il sort de la ville en passant par Ophel et par la porte d’Ephraïm ou du Fumier. Puis il se réfugie d’abord au cœur des jardins du roi — c’est-à-dire tant que ceux qui, sans être apôtres ni disciples, se sont obstinés à le suivre, et s’en vont lentement quand Manahen, qui a fait ouvrir le lourd portail, se présente, l’air imposant, pour lancer à la ronde :

       « Partez. Seuls entreront ici ceux que j’y autorise. »

       Ombre, silence, parfums de fleurs, arômes de camphre et d’œillets, de cannelle, de lavande et de mille autres plantes odorantes, et bruissements de ruisseaux, certainement alimentés par les sources et citernes voisines, sous des galeries de feuillages, gazouillis d’oiseaux, font de cet endroit un lieu de repos paradisiaque. La ville semble éloignée de plusieurs milles, avec ses rues étroites, assombries par les arcades ou ensoleillées jusqu’à en être éblouissantes, avec ses odeurs et ses puanteurs d’égouts qui ne sont pas toujours nettoyés, et des rues parcourues par trop de quadrupèdes pour être propres, surtout celles d’importance secondaire.

       596.24 Le gardien des jardins doit très bien connaître Jésus[150], car il le salue avec un respect mêlé de familiarité, et Jésus lui demande des nouvelles de sa femme et de ses enfants.

       L’homme aurait voulu accueillir Jésus chez lui, mais le Maître préfère la paix fraîche, reposante, du vaste jardin du roi, un vrai parc de délices. Et avant que les deux serviteurs de Lazare, toujours aussi infatigables et dévoués, partent chercher les paniers de nourriture, Jésus leur dit :

       « Dites à vos maîtresses de venir. Nous resterons ici quelques heures avec ma Mère et les femmes disciples fidèles ; ce sera si doux…

       – Tu es très fatigué, Maître ! Ton visage le montre, remarque Manahen.

       – Oui, au point que je n’ai pas eu la force d’aller plus loin.

       – Mais je t’avais proposé ces jardins plusieurs fois, ces dernier jours. Tu sais combien je suis heureux de pouvoir t’offrir paix et réconfort !

       – Je le sais, Manahen.

       – Et hier, tu as voulu aller dans ce triste lieu dont les abords sont si arides, si étrangement dépouillés de toute végétation, cette année ! Un endroit si proche de cette triste porte !

       – J’ai voulu faire plaisir à mes apôtres. Ce sont des enfants, au fond, de grands enfants. Vois, là-bas, comme ils se restaurent gaiement !… Ils oublient tout de suite ce qui se trame contre moi à l’intérieur de ces murs…

       – Ils oublient également ton affliction… Mais il ne semble pas qu’il y ait lieu de s’alarmer. L’endroit me semblait plus dangereux d’autres fois. »

       Jésus le regarde en silence. Que de fois je vois Jésus regarder et se taire ainsi, ces derniers temps !

       Puis il se met à observer les apôtres et les disciples. Ils ont enlevé leurs couvre-chefs, leurs manteaux et leurs sandales pour se rafraîchir le visage et les membres dans les frais ruisselets, imités par plusieurs des soixante-douze disciples ; ceux-ci sont maintenant beaucoup plus nombreux, je crois, et, tous fraternellement unis par leur idéal, ils s’allongent çà et là pour se délasser, un peu à part pour laisser Jésus se reposer tranquillement.

       Manahen aussi se retire pour le laisser en paix. Tous respectent le repos du Maître, extrêmement fatigué. Il s’est réfugié sous une tonnelle de jasmins en fleurs qui fait office de cabane, isolée par un circuit d’eau qui court en bruissant dans un petit canal où plongent herbes et fleurs. C’est un vrai havre de paix auquel on accède par un petit pont large de deux paumes et long de quatre, avec une balustrade fleurie par toute une guirlande de corolles de jasmins.

       596.25 Les serviteurs reviennent avec plusieurs autres, car Marthe a voulu pourvoir aux besoins de tous les serviteurs du Seigneur, et ils annoncent que leurs maîtresses ne vont pas tarder à venir.

       Jésus fait appeler Pierre :

       « Avec mon frère Jacques, bénis, offre et distribue comme je le fais.

       – Distribuer oui, mais pas bénir, Seigneur. C’est à toi qu’il revient d’offrir et de bénir, pas à moi.

       – Quand tu étais à la tête de tes compagnons, loin de moi, ne le faisais-tu pas ?

       – Si. Mais alors… j’y étais obligé. En ce moment, tu es avec nous, et c’est toi qui bénis. Tout me paraît meilleur, quand c’est toi qui offres pour nous et distribues… »

       A ce mots, le fidèle Simon étreint son Jésus, assis épuisé dans cette ombre, et il penche la tête sur ses épaules, heureux de pouvoir le serrer et l’embrasser ainsi…

       Jésus se lève et lui fait ce plaisir. Il s’avance vers les disciples, offre la nourriture, la bénit, la partage, les regarde manger avec plaisir et leur dit :

       « Dormez ensuite, reposez-vous pendant que c’est l’heure, et pour que vous puissiez veiller et prier quand vous aurez besoin de le faire ; ainsi la fatigue et l’épuisement n’accableront pas de sommeil vos yeux et votre esprit quand il sera nécessaire que vous soyez dispos et bien éveillés.

       – Tu ne restes pas avec nous ? Tu ne manges rien ?

       – Laissez-moi me reposer. C’est de cela seulement que j’ai besoin. Mangez, mangez ! »

       Il caresse en passant ceux qu’il trouve sur son chemin, et revient à sa place…

       596.26 Douce, suave est la venue de Marie auprès de son Fils. Elle s’avance avec assurance, car Manahen, qui est moins fatigué que les autres, a veillé à côté du portail et lui indique l’endroit où se trouve Jésus.

       Les autres femmes — il y a toutes les disciples hébraïques et la seule Valéria comme Romaine — s’arrêtent quelque temps en silence pour ne pas réveiller les disciples, qui dorment à l’ombre des arbre, et ressemblent à des brebis allongées dans l’herbe. C’est l’heure de sexte.

       Marie entre sous la tonnelle de jasmins sans faire crisser le petit pont de bois ni le gravier du sol et, avec encore plus de précautions, elle s’approche de son Fils qui, vaincu par la fatigue, s’est endormi. Sa tête est posée sur une table de pierre qui se trouve là, et son bras gauche lui sert d’oreiller sous son visage caché par ses cheveux. Marie s’assied patiemment près de son Fils fatigué. Elle le contemple… longuement… et elle a un sourire douloureux et affectueux, tandis que des larmes tombent sans bruit sur son sein. Mais si ses lèvres sont closes et muettes, son cœur prie avec toute la force qu’il possède ; la puissance de cette prière et de sa souffrance est trahie par ses mains jointes sur ses genoux, serrées, croisées pour ne pas trembler et pourtant secouées d’un léger tremblement. Ces mains ne se disjoignent que pour chasser quelque mouche importune qui veut se poser sur le dormeur et pourrait l’éveiller.

       C’est la Mère qui veille son Fils, le dernier sommeil de son Fils qu’elle puisse veiller. Le visage de Marie, en ce mercredi pascal, est différent de celui du jour de la naissance du Seigneur, car la douleur le rend pâle et déprime ses traits ; mais c’est la même pureté du regard affectueux, le même soin tremblant qu’elle avait quand, penchée sur la crèche de Bethléem, elle protégeait de son amour le premier sommeil inconfortable de son Enfant.

       Jésus fait un mouvement et Marie essuie rapidement ses yeux pour ne pas montrer ses larmes à son Fils. Mais Jésus ne s’est pas réveillé, il a seulement changé de position, pour se tourner de l’autre côté, et Marie, reprenant son immobilité, continue à le veiller.

       596.27 Mais quelque chose brise le cœur de Marie. C’est d’entendre son Jésus pleurer en dormant et, dans un murmure confus — car il parle la bouche serrée contre son bras et son vêtement —, il nomme Judas…

       Marie se lève, s’approche, se penche sur son Fils. Elle suit ce murmure confus, les mains pressant son cœur. Le soliloque de Jésus, interrompu par moments, mais pas au point qu’on ne puisse le suivre, fait comprendre qu’il rêve le présent, le passé et l’avenir, jusqu’à ce qu’il se réveille en sursaut comme pour fuir quelque chose d’horrible. Mais il trouve la poitrine de sa Mère, les bras de sa Mère, le sourire de sa Mère, la douce voix de sa Mère, ses baisers, ses caresses et son voile passé légèrement sur son visage pour essuyer ses larmes et sa sueur en disant :

       « Tu n’allais pas très bien et tu rêvais… Tu es fatigué et tout en sueur, mon Fils. »

       Elle lui peigne ses cheveux en désordre, lui essuie le visage et le tient enlacé, appuyé sur son cœur, puisqu’elle ne peut le prendre sur ses genoux comme quand il était petit.

       Jésus lui sourit :

       « Tu es toujours la Mère. Celle qui console. Celle qui dédommage de tout. Ma Mère ! »

       Il la fait asseoir auprès de lui, et lui abandonne sa main, posée sur ses genoux. Marie prend cette longue main, si distinguée et pourtant si robuste, d’artisan, dans ses petites mains, elle en caresse les doigts et le dos, en lissant les veines qui s’étaient gonflées pendant qu’elle pendait durant le sommeil. Elle essaie de le distraire…

       596.28 « Nous sommes venues. Nous sommes toutes là, même Valéria. Les autres sont à l’Antonia. C’est Claudia qui les a demandées : “ elle est profondément triste ”, a confié son affranchie. Elle dit, je ne sais pour quelle raison, qu’elle présage beaucoup de larmes. Superstitions !… Seul Dieu connaît l’avenir…

       – Où sont les femmes ?

       – Elles sont là, à l’entrée des jardins. Marthe a voulu te préparer des plats solides et des boissons rafraîchissantes en pensant à ton épuisement. Mais moi, regarde : tu aime toujours cela, et je t’en ai apporté. C’est ma contribution. C’est meilleur, car cela vient de ta Maman. »

       Elle lui montre du miel et une petite fouace de pain sur laquelle elle l’étend pour le donner à son Fils :

       « Comme à Nazareth, lorsque tu prenais un peu de repos à l’heure la plus étouffante, et que tu avais si chaud à ton réveil : je venais alors de la grotte fraîche t’apporter cette collation… »

       Elle s’arrête, car sa voix tremble.

       Son Fils la regarde, et dit :

       « Et quand Joseph était là, tu apportais la collation pour deux, ainsi que l’eau froide de la jarre poreuse, que tu avais gardée dans le courant pour qu’elle soit plus fraîche… Tu y mettais des tiges de menthe sauvage pour augmenter cette impression de fraîcheur… Que de menthe il y avait sous les oliviers ! Et que d’abeilles sur les fleurs de la menthe ! Notre miel avait toujours un peu ce parfum… »

       Il pense… il se souvient…

       « Nous avons vu Alphée, sais-tu ? Joseph s’est attardé parce qu’il avait un enfant un peu malade. Mais demain, il sera certainement ici avec Simon. Salomé, femme de Simon, garde notre maison et celle de Marie.

       596.29 – Maman, quand tu seras seule, avec qui resteras-tu ?

       – Avec qui tu diras, mon Fils. Je t’ai obéi, avant même de t’avoir, mon Jésus. Je continuerai à le faire après ton départ. »

       Sa voix tremble, mais elle a sur ses lèvres un sourire héroïque.

       « Toi, tu sais obéir. Quel repos d’être avec toi ! Car, tu vois, Maman ? Le monde ne peut comprendre, mais je trouve mon repos auprès de ceux qui obéissent… Oui, Dieu se repose auprès des obéissants. Dieu n’aurait pas eu à souffrir, à se fatiguer, si la désobéissance[151] n’était pas entrée dans le monde. Tout arrive parce qu’on n’obéit pas. De là vient la souffrance du monde… De là vient notre douleur.

       – Mais aussi notre paix, Jésus. Car nous savons que notre obéissance console l’Eternel. Ah ! quelle importance cette pensée revêt pour moi ! Il m’est accordé, à moi, une créature, de consoler mon Créateur 

       – Oh ! Joie de Dieu ! Tu ne sais pas, toi notre joie, ce qu’est pour Nous la parole que tu viens de dire ! Elle dépasse les harmonies des chœurs célestes… Bénie, bénie sois-tu, toi qui m’enseignes l’ultime obéissance et me la rends, par cette pensée, si agréable à accomplir !

       – Tu n’as pas besoin que je t’instruise, mon Jésus. J’ai tout appris de toi.

       – L’homme Jésus a tout appris de Marie de Nazareth.

       – C’était ta lumière qui jaillissait de moi, la Lumière que tu es et qui venait à la Lumière éternelle anéantie sous forme humaine…

       596.30 Les frères de Jeanne m’ont rapporté ton discours. Ils étaient remplis d’admiration. Tu as été courageux avec les pharisiens…

       – C’est l’heure des suprêmes vérités, Maman. Pour eux, elles restent des vérités mortes, mais pour les autres ce seront des vérités vivantes. Et je dois mener mon dernier combat, par les armes de l’amour et de la rigueur, pour les arracher au Mal.

       – C’est vrai. Ils m’ont raconté que Gamaliel, qui se tenait avec les autres dans une des salles des portiques, a lancé, à la fin, alors que beaucoup étaient irrités : “ Quand on ne veut pas s’attirer de reproches, on agit en homme juste ! ” Et il est parti après cette observation.

       – Cela me fait plaisir que le rabbi m’ait entendu. Qui te l’a dit ?

       – Lazare. Et c’est Eléazar, qui était présent dans la salle avec les autres, qui le lui a raconté. Lazare est venu à sexte. Il a salué, et il est reparti sans écouter ses sœurs, qui voulaient le retenir jusqu’au couchant. Il a demandé que l’on envoie Jean, ou d’autres, pour chercher les fruits et les fleurs qui seront juste à point.

       – J’enverrai Jean, demain.

       – Lazare vient tous les jours. Mais Marie se fâche, elle dit qu’il ressemble à une apparition. Il monte au Temple, vient, donne ses ordres et repart.

       – Lazare aussi sait obéir. C’est moi qui l’en ai prié, car on cherche à le capturer lui aussi. Mais n’en parle pas à ses sœurs. Il ne lui arrivera rien. 596.31 Maintenant, allons trouver les disciples.

       – Ne bouge pas. Je vais les appeler. Les disciples somnolent tous…

       – Nous les laisserons dormir. La nuit, ils dorment peu, car je les instruis dans la paix de Gethsémani. »

       Marie sort et revient avec les femmes, qui semblent n’avoir plus de poids, tant leur démarche est légère.

       Elles le saluent avec de profondes marques de respect, et seule Marie, femme de Cléophas, se montre quelque peu familière. Marthe tire d’une grande bourse une amphore poreuse, tandis que Marie sort d’un vase, poreux lui aussi, des fruits frais venus de Béthanie et les dispose sur la table à côté de ce qu’a préparé sa sœur, c’est-à-dire un pigeon grillé sur la flamme, croquant, appétissant. Elle prie Jésus d’y goûter :

       « Mange, cette viande est nourrissante. C’est moi qui l’ai préparée. »

       Jeanne, de son côté, a apporté du vinaigre rosé. Elle explique :

       « II rafraîchit bien, en ces premières chaleurs. Mon époux s’en sert quand il est fatigué, au cours de ses longues chevauchées.

       – Nous n’avons rien » disent pour s’excuser Marie Salomé, Marie, femme de Cléophas, Suzanne et Elise.

       A leur tour, Nikê et Valéria interviennent :

       « Nous non plus. Nous ne savions pas que nous devions venir.

       – Vous m’avez donné tout votre cœur. Cela me suffit. Et vous me donnerez encore… »

       Il mange les fruits frais, mais surtout il boit la fraîche eau miellée que Marthe lui verse de l’amphore poreuse. C’est un vrai réconfort pour l’Epuisé.

       Les femmes ne parlent guère. Elles le regardent se restaurer. Leurs yeux trahissent amour et inquiétude. A l’improviste, Elise se met à pleurer, et elle s’en excuse en disant :

       « Je ne sais pas pourquoi, j’ai le cœur envahi de tristesse…

       – Nous partageons toutes ce sentiment, même Claudia dans son palais… confie Valéria.

       – Je voudrais que ce soit déjà la Pentecôte, murmure Salomé.

       – Moi, au contraire, je voudrais arrêter le temps à cette heure, lance Marie de Magdala.

       – Tu serais égoïste, Marie, lui répond Jésus.

       – Pourquoi, Rabbouni ?

       – Parce que tu voudrais pour toi seule la joie de ta rédemption. Il y a des millions d’êtres humains qui attendent cette heure, ou qui seront rachetés grâce à cette heure.

       – C’est vrai, je n’y pensais pas… »

       Elle penche la tête en se mordant les lèvres pour ne pas faire voir les larmes qui coulent de ses yeux et le tremblement de sa bouche. Mais son naturel courageux et combattant reprend le dessus, et elle poursuit :

       « Si tu viens demain, tu pourras prendre le vêtement que tu as envoyé. Il est frais et propre, digne du repas pascal.

       – Je viendrai… »

       Avec un bon sourire, Il les invite à parler :

       596.32 « Vous n’avez rien à me dire ? Vous êtes muettes et tristes. Ne suis-je plus Jésus ?… »

       « Oh ! c’est toi ! Mais tu es si grand, ces derniers jours, que je n’arrive plus à te voir comme le bébé que j’ai porté dans mes bras, s’écrie Marie, femme d’Alphée.

       – Et moi comme le simple rabbi qui entrait dans ma cuisine pour chercher Jean et Jacques, dit Salomé.

       – Moi, je t’ai toujours connu ainsi : le Roi de mon âme ! » proclame Marie de Magdala.

       Et Jeanne, pleine d’une douce suavité :

       « Pour moi aussi, tu as toujours été divin, depuis le songe où tu m’es apparu, à l’heure de ma mort, pour m’appeler à la vie.

       – Tu nous as tout donné, Seigneur. Tout ! soupire Elise, qui a repris son calme.

       – Et vous m’avez tout donné

       – Trop peu ! protestent-elles toutes.

       – Le don ne cesse pas après cette heure. Il cessera seulement quand vous serez avec moi dans mon Royaume, mes disciples fidèles. Vous ne siégerez pas à mes côtés, sur les douze trônes pour juger les douze tribus d’Israël, mais vous chanterez hosanna avec les anges, pour faire un chœur d’honneur à ma Mère. Alors, comme aujourd’hui, le cœur du Christ trouvera sa joie à vous contempler.

       – Moi, je suis jeune ! Il me faudra du temps pour monter à ton Royaume. Heureuse Annalia ! s’exclame Suzanne.

       – Moi, je suis vieille et heureuse de l’être. J’espère que pour moi la mort sera proche, dit Elise.

       – Moi, j’ai des fils… Je voudrais les servir, ces serviteurs de Dieu ! soupire Marie, femme de Cléophas.

       – Ne nous oublie pas, Seigneur ! » lance Marie-Madeleine avec une angoisse contenue, je dirais avec un cri de son âme, tant sa voix, qu’elle contient pour ne pas éveiller les dormeurs, a une force plus vibrante qu’un cri.

       – Je ne vous oublierai pas. Je viendrai. Toi, Jeanne, tu sais que je peux venir même si je suis très loin… Les autres doivent le croire. Et je vous laisserai quelque chose… un mystère qui me gardera en vous et vous en moi, jusqu’à ce que nous soyons, vous et moi, réunis dans le Royaume de Dieu. 596.33 Maintenant, partez. Vous allez dire que je ne vous ai guère parlé, qu’il était presque inutile de vous faire venir pour si peu. Mais j’ai désiré avoir autour de moi des cœurs qui m’ont aimé sans calcul. Pour moi. Pour moi, Jésus, et non pour le futur Roi d’Israël que l’on rêve. Allez. Et soyez bénies une fois de plus, de même que celles qui ne sont pas ici, mais qui pensent à moi, avec amour : Anne, Myrta, Anastasica, Noémi, et Syntica qui est si loin, ou encore Photinaï, Aglaé et Sarah, Marcelle, les filles de Philippe, Myriam — la fille de Jaïre —, les vierges, les rachetées, les épouses, les mères qui sont venues vers moi, qui ont été pour moi des sœurs et des mères, bien meilleures que les meilleurs des hommes… Toutes, toutes ! Je les bénis toutes. La grâce commence déjà à descendre sur la femme, la grâce et le pardon, par cette bénédiction que je vous donne. Allez… »

       Mais, s’il les congédie, il retient un instant sa Mère :

       « Avant ce soir, je serai au palais de Lazare. J’ai besoin de te voir encore. Jean sera avec moi. Mais je ne veux que toi, Mère, et les autres Marie, Marthe et Suzanne. Je suis tellement fatigué…

       – Il n’y aura que nous. Adieu, mon Fils… »

       Ils s’embrassent, ils se séparent… Marie part lentement. Elle se retourne avant de sortir. Elle se retourne avant de quitter le petit pont. Elle se retourne encore tant qu’elle peut voir Jésus… C’est à croire qu’elle ne peut s’éloigner de lui…

       596.34 Jésus est de nouveau seul. Il se lève, sort, va appeler Jean qui dort à plat ventre parmi les fleurs comme un enfant, et il lui confie la petite amphore de vinaigre rosé, que Jeanne lui a apporté, en lui annonçant :

       « Nous irons ce soir chez ma Mère, mais nous deux seuls.

       – J’ai compris. Elles sont venues ?

       – Oui. J’ai préféré ne pas vous réveiller…

       – Tu as bien fait. Ta joie aura été plus grande. Elles savent t’aimer mieux que nous… dit Jean, éploré.

       – Viens avec moi. »

       Jean le suit.

       « Qu’as-tu ? lui demande Jésus quand ils sont de nouveau dans la pénombre verte de la tonnelle où il reste de la nourriture.

       – Maître, nous sommes tous très mauvais. Il n’y a pas d’obéissance en nous… ni de désir de rester avec toi. Même Pierre et Simon le Zélote se sont éloignés, je ne sais où. Et Judas y a trouvé l’occasion d’une querelle.

       – Judas aussi est parti ?

       – Non, Seigneur. Il prétend qu’il n’en a pas besoin, que lui n’a pas de complices dans les manigances que nous faisons pour essayer de t’obtenir des protections. Mais si je suis allé chez Hanne, si d’autres sont allés trouver des Galiléens qui résident ici, ce n’est pas pour faire du mal !… Et je ne crois pas que Pierre et Simon soient des hommes capables de manèges équivoques…

       – N’y prête pas attention. En effet, Judas n’a pas besoin de partir pendant que vous vous reposez. Lui sait quand et où aller pour accomplir tout ce qu’il doit faire.

       – Dans ce cas, pourquoi parle-t-il ainsi ? Ce n’est pas bien devant les disciples !

       – Ce n’est pas bien, mais c’est ainsi. 596.35 Sois tranquille, toi, mon agneau.

       – Moi, ton agneau ? C’est toi, le seul Agneau !

       – Oui, toi. Je suis l’Agneau de Dieu, et toi l’agneau de l’Agneau de Dieu.

       – Oh ! Une autre fois, dans les premiers jours où j’étais avec toi, tu m’as déjà dit cela. Nous étions seuls tous les deux, comme en cet instant, dans la verdure comme maintenant. C’était la belle saison. »

       Ce souvenir réjouit Jean. Et il murmure :

       « Je suis toujours, encore l’agneau de l’Agneau de Dieu… »

       Jésus lui fait une caresse, et il lui offre un morceau du pigeon rôti resté sur la table, enveloppé d’une feuille de parchemin. Il ouvre ensuite des figues succulentes et les lui tend, joyeux de le voir manger.

       Jésus s’est assis de travers sur le bord de la table et il regarde Jean avec une telle intensité que ce dernier lui demande :

       « Pourquoi me regardes-tu ainsi ? Parce que je dévore comme un glouton ?

       – Non. Parce que tu es comme un enfant… Ah ! mon bien-aimé ! Comme je t’aime pour ton cœur ! »

       Jésus s’incline pour baiser les cheveux blonds de l’apôtre, et il lui dit :

       « Reste toujours le même, sans orgueil ni amertume dans le cœur, même aux heures où la férocité se déchaînera. N’imite pas les pécheurs, mon enfant. »

       596.36 Jean est repris par sa peine :

       « Je ne peux pas croire que Simon et Pierre…

       – Tu te tromperais, en vérité, si tu les croyais pécheurs. Bois. C’est une bonne et fraîche boisson. C’est Marthe qui l’a préparée… Maintenant, tu t’es restauré. Je suis certain que tu n’avais pas fini ton repas…

       – C’est vrai. Les larmes m’étaient venues aux yeux. Car tant que c’est le monde qui nous hait, on comprend. Mais que l’un de nous insinue…

       – N’y pense plus. Toi et moi, nous savons que Pierre et Simon sont honnêtes. Et cela suffit. Et tu sais que, malheureusement, Judas est pécheur. Mais garde le silence. Après bien des lustres, quand il sera juste de dire toute la profondeur de ma douleur, tu raconteras les souffrances que m’ont values les actes de cet homme, en plus de ceux de l’apôtre. Allons. Il est temps de quitter cet endroit pour nous rendre au camp des Galiléens et…

       – Allons-nous aussi passer cette nuit là-bas ? Et auparavant, allons-nous à Gethsémani ? Judas voulait le savoir. Il dit en avoir assez de dormir sous la rosée, et de devoir prendre un repos si court et si inconfortable.

       – Ce sera bientôt fini. Mais je ne vais pas confier à Judas mes intentions…

       – Tu n’y es pas tenu. C’est toi qui dois nous guider, et non pas nous qui devons te guider. »

       Jean est si éloigné de trahir qu’il ne comprend même pas la raison de prudence pour laquelle, depuis quelques jours, Jésus n’annonce jamais ce qu’il compte faire.

       596.37 Les voilà au milieu des dormeurs. Ils les appellent. Ils se réveillent. De son côté, Manahen, une fois sa tâche accomplie, s’excuse auprès du Maître de ne pouvoir rester, et de ne pas l’accompagner le lendemain près de lui au Temple; car il est retenu au palais. Et en disant cela, il regarde fixement Pierre et Simon, qui entre-temps sont de retour ; Pierre fait un signe rapide de la tête, comme pour dire : “ Compris. ”

       Ils sortent du jardin. Il fait encore chaud. Le soleil baisse, mais déjà la brise du soir tempère la chaleur et pousse quelques petits nuages dans le ciel pur.

       Ils montent par Siloan, en évitant les lieux fréquentés par les lépreux, du moins ceux qui restent et qui n’ont pas su croire en Jésus. Simon le Zélote va leur apporter les restes de leur repas.

       596.38 Matthias, l’ex berger, s’approche de Jésus :

       « Mon Seigneur et Maître, j’ai beaucoup réfléchi avec mes compagnons à tes paroles, jusqu’au moment où la fatigue nous a pris ; nous nous sommes endormis avant d’avoir pu trouver une réponse aux questions que nous nous posions. Nous voilà maintenant plus sots qu’avant. Si nous avons bien compris les discours de ces derniers jours, tu as prédit que beaucoup de choses allaient être modifiées, bien que la Loi reste inchangée ; tu as dit aussi que l’on devra édifier un nouveau Temple, avec de nouveaux prophètes, sages et scribes, contre lequel on livrera bataille, et qui ne mourra pas, alors que celui-ci, toujours si j’ai bien compris, paraît destiné à périr.

       – Il est effectivement destiné à périr. Rappelle-toi la prophétie[152] de Daniel…

       – Mais nous, pauvres et peu nombreux comme nous le sommes, comment pourrons-nous l’édifier à nouveau, alors que les rois ont eu du mal à bâtir celui-ci ? Où le construirons-nous ? Pas ici, puisque tu dis que ce lieu restera désert jusqu’à ce qu’ils te bénissent comme envoyé par Dieu.

       – C’est bien cela.

       – Pas dans ton Royaume. Nous sommes convaincus que ton Royaume est spirituel. Alors comment et où l’établirons-nous ? Tu as dit hier que, lorsqu’ils croiront avoir détruit le vrai Temple — celui-ci n’est donc pas le vrai ? —, ce sera alors qu’il montera triomphant vers la vraie Jérusalem. Où est celle-ci ? Il y a en nous beaucoup de confusion.

       – Il en est ainsi. Que les ennemis détruisent donc le vrai Temple. En trois jours, je le relèverai, et il ne connaîtra plus de menace, car il s’élèvera là où l’homme ne peut lui nuire.

       596.39 En ce qui concerne le Royaume de Dieu, il est en vous et partout où des hommes croient en moi. Eparpillé pour le moment, il se répandra sur la terre au cours des siècles. Puis il sera éternel, uni, parfait au Ciel. C’est là, dans le Royaume de Dieu, que sera édifié le nouveau Temple, c’est-à-dire là où sont les esprits qui acceptent ma doctrine, la doctrine du Royaume de Dieu, et mettent ses préceptes en pratique.

       Comment sera-t-il édifié si vous êtes pauvres et peu nombreux ? Ah ! en vérité, il n’est pas besoin d’argent ni de puissances pour construire l’édifice de la nouvelle demeure de Dieu, individuelle ou collective. Le Royaume de Dieu est en vous. Et l’union de tous ceux qui auront le Royaume de Dieu en eux, de tous ceux qui auront Dieu en eux (Dieu comme grâce, vie, lumière, charité) constituera le grand Royaume de Dieu sur la terre, la nouvelle Jérusalem qui s’étendra jusqu’aux limites du monde et qui, complète et parfaite, sans imperfection, sans ombres, vivra éternellement au Ciel.

       Comment ferez-vous pour édifier Temple et cité ? Ce n’est pas vous, mais Dieu qui s’en chargera. Il vous suffit de faire preuve de bonne volonté. C’est faire preuve de bonne volonté que de rester en moi, de vivre ma doctrine, de rester unis. Soyez-moi unis jusqu’à constituer un seul corps dont tous les éléments, même les plus petits, soient nourris par une même humeur. Ce sera un unique édifice reposant sur une base unique et gardé dans l’unité par une cohésion mystique. Mais, sans l’aide du Père, que je vous ai enseigné à prier et que je prierai pour vous avant de mourir, vous ne pourriez rester dans la Charité, dans la Vérité, dans la Vie, c’est-à-dire encore en moi et avec moi en Dieu Père et en Dieu Amour — car nous sommes une unique Divinité –. C’est pourquoi je vous recommande d’avoir Dieu en vous pour pouvoir être le Temple qui ne connaîtra pas de fin. De vous-mêmes, vous ne pourriez rien faire. Si ce n’est pas Dieu qui édifie — et il ne peut édifier là où il ne peut établir sa demeure —, c’est en vain que les hommes s’agitent pour édifier ou reconstruire.

       596.40 Le Temple nouveau, mon Eglise, s’élèvera seulement quand votre cœur sera la demeure de Dieu et c’est lui, avec vous comme pierres vivantes, qui édifiera son Eglise.

       – Mais n’as-tu pas dit que Simon-Pierre en est le chef, la pierre sur laquelle on édifiera ton Eglise ? Et n’as-tu pas fait comprendre aussi que tu en es la Pierre angulaire ? Qui donc en est le chef ? Elle existe, ou non, cette Eglise ? interrompt Judas.

       – J’en suis le Chef mystique, Pierre le chef visible. Car je retourne au Père en vous laissant la vie, la lumière, la grâce, par ma parole, par mes souffrances, et grâce au Paraclet, qui sera l’ami de ceux qui m’ont été fidèles. Je ne fais qu’un avec mon Eglise, mon corps spirituel dont je suis la tête.

       La tête contient le cerveau ou esprit. L’esprit est le siège du savoir, le cerveau est ce qui dirige les mouvements des membres par ses commandements immatériels, qui sont plus puissants pour faire mouvoir les membres que toute autre excitation. Observez un mort dans lequel le cerveau est mort : ses membres peuvent-ils bouger ? Observez un homme simple d’esprit. N’est-il pas inerte au point de ne pas avoir ces mouvements instinctifs rudimentaires que possède l’animal le plus inférieur, le ver que nous écrasons en passant ? Observez quelqu’un chez qui la paralysie a rompu tout contact d’un ou de plusieurs membres avec le cerveau. La partie qui n’a plus de lien vital avec la tête peut-elle encore remuer ?

       Mais si l’esprit dirige par ses ordres immatériels, ce sont d’autres organes — les yeux, les oreilles, la langue, le nez, la peau — qui lui communiquent les sensations, et ce sont les autres parties du corps qui exécutent et font exécuter ses ordres, quand il est averti par les organes matériels et visibles autant que l’intellect est invisible. Pourrais-je, sans vous dire “ asseyez-vous ”, obtenir que vous vous asseyiez sur la pente de cette montagne ? Même si je pense que je veux que vous vous mettiez assis, vous ne le savez pas tant que je ne traduis pas ma pensée en paroles, en me servant de ma langue et de mes lèvres. Pourrais-je moi-même m’asseoir, si je le pensais seulement parce que je sens la fatigue de mes jambes, mais si celles-ci refusaient de se plier pour prendre cette position ? L’esprit a besoin d’organes et de membres pour faire et pour faire accomplir les opérations que la pensée décide.

       Ainsi, dans ce corps spirituel qu’est mon Eglise, je serai l’Intellect, c’est-à-dire la tête, siège de l’intellect ; Pierre et ses collaborateurs seront ceux qui observent les réactions, perçoivent les sensations et les transmettent à l’esprit pour qu’il éclaire et ordonne ce qui convient pour le bien du corps entier, et pour que, ensuite éclairés et dirigés par mon ordre, ils parlent et guident les autres parties du corps. La main qui repousse l’objet susceptible de blesser le corps, ou qui éloigne ce qui, étant corrompu, peut corrompre, le pied qui saute l’obstacle sans vous heurter et vous blesser en vous faisant trébucher, en ont reçu l’ordre de la partie qui dirige. Un enfant, ou même un adulte peut être sauvé d’un danger ou tirer un profit (par exemple dans le domaine de l’instruction, de bonnes affaires, de son mariage, d’une bonne alliance) grâce à un conseil reçu, ou à une parole qu’on lui a dite : c’est par ce conseil et cette parole qu’il évite de se nuire ou qu’il se fait du bien. Il en sera ainsi dans l’Eglise. Le chef, et les chefs, guidés par la Pensée divine, éclairés par la Lumière divine et instruits par la Parole éternelle, donneront ordres et conseils, et les membres agiront pour obtenir la santé et le profit spirituels.

       596.41 Mon Eglise existe dès maintenant, parce que d’ores et déjà elle possède sa Tête surnaturelle et sa Tête divine, et elle a ses membres, qui sont les disciples. Elle est encore petite: c’est un germe en formation. Elle est parfaite uniquement dans la Tête qui la dirige. Le reste a encore besoin que Dieu le touche pour atteindre la perfection, et il lui faut du temps pour grandir. Mais en vérité, je vous dis qu’elle existe déjà et qu’elle est sainte, grâce à celui qui en est le Chef et à la bonne volonté des justes qui la composent. Elle est sainte et invincible. L’enfer, composé des démons et des hommes-démons, ne cessera de s’en prendre à elle, il la combattra de multiples manières, mais il ne triomphera pas. L’édifice sera inébranlable.

       Mais il n’est pas fait d’une seule pierre. Observez le Temple, là-bas, vaste, beau, dans le soleil couchant. Est-il fait d’une seule pierre ? C’est un ensemble de pierres qui forment une unité harmonieuse, un tout. On dit : le Temple. C’est-à-dire une unité. Mais cette unité est composée des nombreuses pierres qui l’ont formée. Il aurait été inutile de poser des fondations si elles n’avaient pas dû soutenir les murs et le toit. Et il aurait été impossible d’élever les murs et de soutenir le toit si on n’avait pas commencé par faire des fondations solides proportionnées à une si grande masse.

       C’est avec la même interdépendance des parties que s’élèvera le nouveau Temple. Vous l’édifierez au fil des siècles en l’appuyant sur les parfaits fondements que je lui ai donnés pour son volume. Vous l’édifierez sous la direction de Dieu, avec la qualité des éléments employés pour l’élever : les âmes que Dieu habite. Dieu transformera votre cœur en une pierre polie et sans fêlure destinée au nouveau Temple. Son Royaume et ses lois seront établies dans votre esprit. Sinon, vous ressembleriez à des briques mal cuites, à du bois vermoulu, à des pierres gélives éclatées qui ne tiennent pas et qu’un bon chef de chantier rejette. Ces pierres-là ne résistent pas, elles cèdent, et provoquent l’écroulement d’un mur si le constructeur, les constructeurs préposés par le Père à l’édification du Temple, sont des bâtisseurs qui s’idolâtrent, qui se pavanent en veillant à faire respecter leur honneur sans se soucier de l’édifice qui s’élève ni des matériaux employés. Bâtisseurs idolâtres, directeurs idolâtres, gardiens idolâtres, voleurs ! Voleurs de la confiance de Dieu, de l’estime des hommes, voleurs et orgueilleux qui se contentent d’avoir la possibilité d’un profit, et de posséder un tas de matériaux, sans prêter attention à leur qualité. Voilà une cause de ruine.

       596.42 Vous, mes nouveaux prêtres et scribes du nouveau Temple, écoutez : malheur à vous, et à ceux qui, après vous, s’idolâtreront, ne veilleront pas et ne se surveilleront pas eux-mêmes et les autres fidèles, pour observer, vérifier la qualité des pierres et des boiseries, sans se fier aux apparences, et seront cause de ruines en permettant que des matériaux douteux, ou même tout à fait nuisibles, soient employés pour le Temple, faisant scandale et provoquant la ruine.

       Malheur à vous si vous laissez se créer des lézardes et des murailles peu sûres, informes, qui s’écrouleront facilement parce qu’elles ne sont pas en équilibre sur des bases solides et parfaites. Ce n’est pas de Dieu — le Fondateur de l’Eglise — que viendrait le désastre, mais de vous tous, et vous en porteriez la responsabilité devant le Seigneur et devant les hommes.

       Diligence, observation, discernement, prudence ! La pierre, la brique, la poutre faibles, qui seraient ruineuses dans un gros mur, peuvent être utiles dans des parties de moindre importance. Vous devez savoir trier : avec charité pour ne pas dégoûter les parties faibles, avec fermeté pour ne pas dégoûter Dieu et mettre en danger son Edifice. Et si vous vous apercevez qu’une pierre, déjà en place pour soutenir un angle maître, n’est pas bonne ou n’est pas équilibrée, ayez le courage de l’enlever de cette place, mortifiez-la en l’équerrant par le ciseau d’un saint zèle. Peu importe si elle crie sous la douleur. Elle vous bénira plus tard, au long des siècles, parce que vous l’aurez sauvée. Déplacez-la, donnez-lui une autre fonction. N’ayez pas peur même de l’éloigner tout à fait si vous voyez qu’elle est un objet de scandale et de ruine, rebelle à votre travail. Mieux vaut peu de pierres que beaucoup de remplissage.

       Ne vous hâtez pas. Dieu ne se hâte jamais, mais ce qu’il crée est éternel, parce que bien pesé avant d’être mis à exécution. A défaut d’être éternel, il doit durer autant que les siècles. Regardez l’univers. Depuis des siècles, des milliers de siècles, il est comme Dieu l’a fait par des opérations successives. Imitez le Seigneur. Soyez parfaits comme votre Père. Ayez sa Loi en vous, son Royaume en vous, et vous ne faillirez pas.

       Mais s’il n’en était pas ainsi, l’édifice s’écroulerait, et c’est en vain que vous vous seriez fatigués à l’élever. Il s’écroulerait, et il ne resterait de lui que la pierre angulaire, les fondations… C’est ce qu’il adviendra de ce Temple-ci ! Et le vôtre connaîtra le même sort si vous y mettez ce qu’on trouve en celui-ci : des parties malades d’orgueil, d’avidité, de péché, de débauche. Comme le souffle du vent a provoqué la dissolution de ce pavillon de nuages si gracieusement beau qui semblait reposer sur le sommet de cette montagne, de même, au souffle d’un vent de châtiment surnaturel et humain, les édifices qui n’ont de saint que le nom s’écrouleront… »

       596.43 Pensif, Jésus se tait. Quand il reprend la parole, c’est pour dire :

       « Asseyons-nous ici pour nous reposer un peu. »

       Ils s’asseyent sur une pente du mont des Oliviers, en face du Temple rosi par le soleil couchant. Jésus regarde fixement cet endroit, avec tristesse. Les autres font de même avec orgueil en raison de sa beauté, mais cet orgueil s’est voilé d’inquiétude, à cause des paroles du Maître. Et si cette beauté devait réellement périr ?

       Pierre et Jean parlent entre eux, puis murmurent quelque chose à Jacques, fils d’Alphée, et à André, leurs voisins, qui expriment leur accord par un signe de tête. Alors Pierre se tourne vers le Maître et lui dit :

       « Viens à part et explique-nous quand se réalisera ta prophétie sur la destruction du Temple. Daniel en parle, mais s’il en était comme il l’annonce et comme tu le dis, le Temple n’aurait plus que quelques heures. Mais nous ne voyons ni armée ni préparatifs de guerre. Quand donc cela arrivera-t-il ? Quel en sera le signe ? Tu es venu. Tu dis que tu vas t’en aller. Or on sait que cela arrivera pendant que tu es parmi les hommes. Tu reviendras, alors ? A quand ton retour ? Explique-nous, afin que nous sachions…

       – Nous n’avons pas besoin de nous mettre à l’écart. Tu vois ? Les disciples qui sont restés sont les plus fidèles, et ils vous aideront grandement, vous les Douze. Ils peuvent entendre mes paroles. Venez tous auprès de moi ! » crie-t-il donc pour rassembler tout le monde.

       Les disciples, disséminés sur la pente, s’approchent, forment un groupe compact, serré autour du groupe principal de Jésus avec ses apôtres, et ils écoutent.

       596.44 « Prenez garde que personne ne vous séduise à l’avenir. Je suis le Christ et il n’y en aura pas d’autres. Donc, quand plusieurs viendront vous dire : “ Je suis le Christ ” — et ils en séduiront un grand nombre —, ne les croyez pas, même si leurs paroles s’accompagnent de faits extraordinaires. Satan, en père du mensonge et protecteur des menteurs, aide ses serviteurs et ses disciples par de faux prodiges. Ce qui permet de reconnaître que ces prodiges ne sont pas bons, c’est qu’ils s’accompagnent toujours de peur, de trouble et de mensonge. Les miracles de Dieu, vous les connaissez : ils procurent une paix sainte, la joie, le salut, la foi, ils suscitent des désirs saints et de bonnes actions. Pas les autres. Réfléchissez donc à la forme et aux conséquences des prodiges que vous pourrez voir à l’avenir attachés à l’œuvre des faux christs et de ceux qui se donneront l’apparence de sauveurs des peuples, mais seront au contraire des fauves qui les mènent à leur perte.

       Vous entendrez parler de guerres — vous en verrez aussi — et de bruits de guerre, et on vous dira : “ Ce sont les signes de la fin. ” Ne vous troublez pas : ce ne sera pas encore la fin. Il faut que tout cela arrive, mais ce ne sera pas encore la fin. Des peuples se soulèveront contre d’autres peuples, des royaumes, des nations, des continents contre d’autres, et il s’ensuivra des pestes, des famines et des tremblements de terre en plusieurs endroits. Mais ce ne sera que le commencement des douleurs. Alors on s’en prendra à vous, et on vous tuera en vous accusant d’être responsables de ces souffrances, et les hommes espéreront être délivrés en persécutant et en détruisant mes serviteurs.

       Les hommes accusent toujours les innocents d’être la cause du mal qu’ils se créent eux-mêmes par leurs péchés. Ils vont jusqu’à accuser Dieu — lui, l’Innocence parfaite et la Bonté suprême — d’être la cause de leurs souffrances. Ils vous traiteront pareillement, et vous serez haïs à cause de mon nom. C’est Satan qui les y pousse. Et beaucoup se scandaliseront, se trahiront et se haïront mutuellement. C’est encore Satan qui les incite. Et il s’élèvera de faux prophètes qui induiront un grand nombre de gens en erreur. Ce sera encore Satan l’auteur véritable de tant de mal. Et à cause de la multiplication de l’iniquité, la charité se refroidira chez certains. Mais celui qui aura persévéré jusqu’à la fin sera sauvé. Néanmoins, il faut auparavant que cet Evangile du Royaume de Dieu soit prêché dans le monde entier, en témoignage pour toutes les nations. Alors viendra la fin. Il y aura le retour au Christ d’Israël qui l’accueille et la prédication de ma Doctrine dans le monde entier.

       596.45 Encore un autre signe : un signe pour la fin du Temple et pour la fin du monde. Quand vous verrez l’abomination de la désolation prédite par Daniel — que celui qui m’écoute comprenne, et que celui qui lit le prophète sache lire entre les lignes —, alors que celui qui sera en Judée s’enfuie sur les montagnes, que celui qui sera sur sa terrasse ne descende pas prendre ce qu’il a dans sa maison, que celui qui est dans son champ ne revienne pas chez lui prendre son manteau : il lui faudra fuir sans se retourner, pour qu’il ne lui arrive pas de ne plus pouvoir le faire. Dans sa fuite, il ne devra pas se retourner par curiosité, pour ne pas garder dans son cœur cet horrible spectacle et en devenir fou. Malheur à celles qui seront enceintes et qui allaiteront en ces jours ! Et malheur si cette fuite devait s’accomplir pendant le sabbat ! S’enfuir ne suffirait pas pour se sauver sans pécher.

       Priez donc pour que cela ne se produise pas en hiver et un jour de sabbat, car alors la tribulation sera si grande qu’il n’y en a pas eu de telle depuis le commencement du monde jusqu’à nos jours et qu’il n’y en aura plus jamais de semblable, car ce sera la fin. Si ces jours n’étaient pas abrégés en faveur des élus, personne ne serait sauvé, car les hommes-satans s’allieront à l’enfer pour tourmenter les gens.

       Alors aussi, pour corrompre et détourner du droit chemin ceux qui resteront fidèles au Seigneur, des gens viendront dire : “ Le Christ est ici, le Christ est là, le voici ! ” Que personne ne les croie, car il s’élèvera de faux christs et de faux prophètes qui feront des prodiges extraordinaires capables d’induire en erreur, s’il était possible, les élus eux-mêmes. Ils enseigneront des doctrines en apparence si convenables et si bonnes qu’elles séduiraient même les meilleurs, s’ils n’avaient pas en eux l’Esprit de Dieu pour les éclairer sur la vérité et l’origine satanique de ces prodiges et de ces doctrines. Je vous le dis, je vous le prédis pour que vous puissiez vous diriger.

       Mais ne craignez pas de tomber. Si vous restez dans le Seigneur, vous ne serez pas attirés par la tentation et la ruine. Rappelez-vous ce que je vous ai dit[153] : “ Je vous ai donné le pouvoir de marcher sur les serpents et les scorpions, et toute la puissance de l’Ennemi ne saurait vous nuire, car tout vous sera soumis. ” Je vous rappelle cependant que, pour l’obtenir, vous devez avoir Dieu en vous, et vous devez vous réjouir, non parce que vous maîtrisez les puissances du mal et ses poisons, mais parce que votre nom est écrit dans le Ciel.

       596.46 Restez dans le Seigneur et dans sa vérité. Je suis la Vérité et j’enseigne la vérité. Aussi, je vous le répète : quoi que l’on vous raconte sur moi, ne le croyez pas. Moi seul ai dit la vérité. Moi seul, je vous affirme que le Christ viendra, mais quand ce sera la fin. Donc si l’on vous annonce : “ Il est dans le désert ”, n’y allez pas. Si l’on vous donne comme information : “ Il est dans cette maison ”, n’y croyez pas. Car la seconde venue du Fils de l’Homme sera semblable à l’éclair qui sort du levant et glisse jusqu’au couchant en moins de temps qu’il n’en faut pour le battement d’une paupière. Et il glissera sur le grand Corps[154], soudainement devenu cadavre, suivi de ses anges resplendissants. Alors, il jugera. Partout où sera le corps, se réuniront les aigles.

       Aussitôt après la tribulation de ces derniers jours — je parle maintenant de la fin du temps et du monde, et de la résurrection des ossements qu’ont annoncées les prophètes[155] —, le soleil s’obscurcira, la lune ne donnera plus de lumière, les étoiles du ciel tomberont comme les grains d’une grappe trop mûre secouée par un vent de tempête, et les puissances des Cieux seront ébranlées.

       Alors, dans le firmament obscurci, apparaîtra de manière fulgurante le signe du Fils de l’homme ; toutes les nations de la terre pleureront, et les hommes verront le Fils de l’homme venir sur les nuées avec grande puissance et grande gloire.

       Il ordonnera à ses anges de moissonner et de vendanger, de séparer l’ivraie du bon grain et de jeter le raisin dans la cuve : car le temps de la grande récolte des descendants d’Adam sera venu. Il ne sera plus nécessaire de garder des grappillons ou de la semence, car l’espèce humaine ne se perpétuera plus jamais sur la terre morte. Et il commandera à ses anges de rassembler au son des trompettes les élus des quatre vents, d’une extrémité à l’autre du ciel pour qu’ils prennent place à côté du divin Juge pour juger avec lui les derniers vivants et ceux qui seront ressuscités.

       596.47 Regardez le figuier : quand vous voyez ses branches s’attendrir et des feuilles pousser, vous savez que l’été est proche. De même, quand vous verrez tous ces signes, sachez que le Christ va venir. En vérité, je vous le dis : cette génération qui n’a pas voulu de moi[156] ne passera pas avant que tout cela n’arrive.

       Ma parole ne sera pas prise en défaut. Ce que je dis sera. Le cœur et la pensée des hommes peuvent changer, mais ma parole est immuable. Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas. Quant au jour et à l’heure précise, personne ne les connaît, pas même les anges du Seigneur, mais le Père seul.

       596.48 Il en sera de la venue du Fils de l’homme comme au temps de Noé. Dans les jours qui précédèrent le déluge, les hommes mangeaient, buvaient, se mariaient, sans réfléchir au signe[157], jusqu’au jour où Noé entra dans l’arche ; alors s’ouvrirent les cataractes du ciel et le déluge submergea tous les vivants et toutes choses. Il en sera de même à la venue du Fils de l’homme. Deux hommes seront l’un près de l’autre dans un champ : l’un sera pris, l’autre laissé ; deux femmes seront appliquées à faire marcher la meule : l’une sera prise, l’autre laissée, par les ennemis de la patrie et plus encore par les anges qui sépareront la bonne semence de l’ivraie, et ils n’auront pas le temps de se préparer au jugement du Christ.

       Veillez donc, car vous ne savez pas à quelle heure viendra votre Seigneur. Réfléchissez : si le chef de famille savait à quelle heure vient le voleur, il veillerait et ne laisserait pas dépouiller sa maison. Veillez donc et priez, en étant toujours préparés à sa venue, sans que vos cœurs tombent dans la torpeur par des abus et des excès de toutes sortes ; que vos âmes ne soient pas éloignées et fermées aux affaires du Ciel par le souci excessif des réalités de la terre, et que le lacet de la mort ne vous prenne pas à l’improviste quand vous ne serez pas préparés. Car, rappelez-vous, tous vous devez mourir. Tous les hommes, dès leur naissance, sont destinés à la mort. Cette mort et le jugement subséquent sont une venue particulière du Christ, qui devra se répéter pour tous les hommes à la venue solennelle du Fils de l’homme.

       596.49 Qu’en sera-t-il donc de ce serviteur fidèle et prudent préposé par son maître à donner en son absence la nourriture aux gens de sa maison ? Il serait heureux pour lui que son maître, revenant à l’improviste, le trouve en train d’accomplir son travail avec sollicitude, justice et amour. En vérité, je vous dis qu’il s’exclamera : “ Viens, bon et fidèle serviteur. Tu as mérité ma récompense. Tiens, administre tous mes biens. ” Mais s’il paraissait bon et fidèle sans l’être, si intérieurement il était mauvais comme extérieurement il était hypocrite, si, après le départ de son maître, il a pensé : “ Le maître ne reviendra pas de sitôt ! Prenons du bon temps ”, et s’il se mettait à battre et à maltraiter ses compagnons serviteurs, s’il faisait de l’usure sur eux pour la nourriture et mille autres délits afin d’avoir plus d’argent à dépenser avec les noceurs et les ivrognes, qu’arrivera-t-il ? Le maître reviendra à l’improviste, quand le serviteur ne le croit pas si proche : sa mauvaise conduite sera découverte, son emploi et l’argent lui seront retirés, et il sera chassé pour toujours, comme le veut la justice.

       Il en est ainsi du pécheur impénitent qui, au lieu de se demander si sa mort peut être imminente et son jugement proche, jouit de la vie et commet toutes sortes d’abus en se disant : “ Je me repentirai plus tard. ” En vérité, je vous dis qu’il n’aura pas le temps de le faire, et qu’il sera condamné à rester éternellement dans le lieu de la redoutable horreur où il n’y a que blasphèmes, pleurs et tortures. Il n’en sortira pas avant le Jugement final, quand il revêtira sa chair ressuscitée pour se présenter dans son intégralité au Jugement final comme il a péché avec tout son être durant sa vie terrestre. C’est avec son corps et son âme qu’il se présentera au Juge Jésus dont il n’a pas voulu comme Sauveur.

       596.50 Tous seront présents devant le Fils de l’homme, en une multitude infinie de corps rendus par la terre et la mer et recomposés après avoir été poussière pendant si longtemps, et les âmes seront présentes dans les corps. A chaque chair revenue sur les squelettes correspondra l’esprit qui l’animait autrefois. Ils se tiendront debout devant le Fils de l’homme, splendide dans sa divine majesté, assis sur le trône de sa gloire et soutenu par ses anges.

       Il mettra d’un côté les hommes bons et de l’autre les mauvais, comme un berger sépare les brebis des boucs, et il placera ses brebis à droite et les boucs à gauche. Et de sa douce voix, il dira avec bienveillance à ceux qui, paisibles et rayonnants d’une beauté glorieuse dans la splendeur d’un corps saint, le regarderont avec tout l’amour de leur cœur : “ Venez, les bénis de mon Père, et prenez possession du Royaume préparé pour vous depuis l’origine du monde. Car j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger, j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire, j’ai été pèlerin et vous m’avez hébergé, j’ai été nu et vous m’avez vêtu, malade et vous êtes venus me rendre visite, prisonnier et vous êtes venus me réconforter. ”

       Alors les justes demanderont : “ Quand donc, Seigneur, t’avons-nous vu affamé ou assoiffé et t’avons-nous donné à manger ou à boire ? Quand t’avons-nous vu pèlerin ou nu et t’avons-nous accueilli ou vêtu ? Quand t’avons-nous vu malade et prisonnier, quans sommes-nous venus te rendre visite ? ”

       Et le Roi des rois leur répondra : “ En vérité, je vous le dis : quand vous avez agi de la sorte à l’égard du plus humble de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. ”

       Puis il se tournera vers ceux qui seront à sa gauche, et il leur dira d’un air sévère — son regard sera comme une flèche qui foudroiera les réprouvés, et dans sa voix tonnera la colère de Dieu — : “ Hors d’ici ! Loin de moi, maudits ! Allez dans le feu éternel préparé par la colère de Dieu pour le démon et les anges de ténèbres, et pour ceux qui ont écouté leur voix de la triple passion obscène. J’ai eu faim et vous ne m’avez pas donné à manger, soif et vous ne m’avez pas désaltéré, j’ai été nu et vous ne m’avez pas vêtu, j’ai été pèlerin et vous m’avez repoussé, malade et prisonnier et vous ne m’avez pas rendu visite, car vous n’aviez qu’une loi : votre plaisir égoïste. ”

       Alors ils demanderont : “ Quand t’avons-nous vu affamé, assoiffé, nu, pèlerin, malade, prisonnier ? En vérité, nous ne t’avons pas connu. Nous n’étions pas là au moment où tu étais sur la terre. ”

       Mais lui leur répondra : “ C’est vrai, vous ne m’avez pas connu, car vous n’étiez pas là quand j’étais sur la terre. Mais vous avez connu ma parole, et vous avez eu parmi vous des pauvres, des gens affamés, assoiffés, nus, malades, prisonniers. Pourquoi ne les avez-vous pas traités comme vous m’auriez peut-être traité, moi ? Car il n’est pas dit que ceux qui ont eu le Fils de l’homme parmi eux aient été miséricordieux envers lui. Ne saviez-vous pas que je suis dans mes frères, et que je suis présent là où souffre l’un d’eux ? Ce que vous n’avez pas fait à l’un de mes plus humbles frères, c’est à moi que vous l’avez refusé, à moi, le premier-né des hommes. Allez et brûlez dans votre égoïsme. Allez, et que les ténèbres et le gel vous enveloppent, puisque vous avez été ténèbres et gel, tout en sachant où était la Lumière et le feu de l’Amour. ”

       Et ceux-là iront à l’éternel supplice alors que les justes entreront dans la vie éternelle.

       Tel est l’avenir…

       596.51 Partez maintenant. Et ne vous séparez pas. Je m’en vais avec Jean et je serai près de vous au milieu de la première veille, pour le repas et pour aller ensuite à nos instructions.

       – Ce soir encore ? Nous le ferons tous les soirs ? Je suis tout courbatu par la rosée. Ne vaudrait-il pas mieux trouver quelque maison hospitalière ? Toujours sous les tentes ! Toujours à veiller pendant les nuits, qui sont fraîches et humides… se plaint Judas.

       – C’est la dernière nuit. Demain… ce sera différent.

       – Ouf ! Je croyais que tu voulais aller à Gethsémani chaque soir. Mais si c’est le dernier…

       – Je n’ai pas dit cela, Judas : j’ai dit que ce sera la dernière nuit à passer au Camp des Galiléens, tous unis. Demain, nous préparerons la Pâque et nous consommerons l’agneau, puis j’irai seul prier à Gethsémani. Et vous pourrez faire ce que vous voudrez.

       – Mais nous t’accompagnerons, Seigneur ! Quand donc avons-nous voulu te quitter ? dit Pierre.

       – Tais-toi, toi qui es en faute. Simon le Zélote et toi, vous ne faites que voleter çà et là dès que le Maître a le dos tourné. Je vous ai à l’œil ! Au Temple… pendant la journée… sous les tentes, là bas… décoche Judas, heureux de dénoncer.

       – Ça suffit ! S’ils le font, ils font bien. Mais ne me laissez pas seul… Je vous en prie…

       – Seigneur, nous ne faisons rien de mal, crois-moi. Nos actions sont connues de Dieu et son regard ne se détourne pas d’elles avec dégoût, se défend le Zélote.

       – Je le sais, mais c’est inutile. Et ce qui est inutile peut toujours être dommageable. Restez le plus possible unis. »

       Puis il s’adresse à Matthieu :

       « Toi, mon bon chroniqueur, tu répéteras[158] à ces hommes la parabole des dix vierges sages et des dix vierges folles, ainsi que celle du maître qui donne des talents à ses trois serviteurs pour qu’ils les fassent fructifier : deux gagnent le double et le paresseux enterre le sien. Tu t’en souviens ?

       – Parfaitement, mon Seigneur.

       – Alors répète-les-leur. Tous ne les connaissent pas, et ceux qui les connaissent auront plaisir à les réentendre. Passez votre temps en sages conversations jusqu’à mon retour. Veillez ! Veillez ! Tenez votre esprit éveillé. Ces paraboles sont appropriées à ce que je vous dis. Adieu. Que la paix soit avec vous. »

       Prenant Jean par la main, il prend la direction de Jérusalem… Les autres se dirigent vers le Camp des Galiléens.

       596.52 Jésus dit :

       « Tu placeras ici la seconde partie du mercredi saint, qui fut si pénible. La nuit (1945). Souviens-toi de marquer en rouge les points que je t’ai signalés : ils éclairent ces mots[159] d’une grande lumière, pour qui sait la voir.

       

           [139] Le premier, en Dt 6, 4-5. Le second, en Lv 19, 18.

           [140] ces paroles de David, en Ps 37, 11.

           [141] Il est dit, en Ps 37, 11.

           [142] lorsqu’il dit, en Ps 110, 1

           [143] rectifiée… Comme en 174.10, nous avons préféré la rapporter fidèlement et intégralement, sans tenir compte des corrections de Maria Valtorta sur la copie dactylographiée. Elles consistent essentiellement en la suppression des passages initiaux, qui revêtent un caractère personnel, avec quelques descriptions redondantes.

           [144] la vision du 25 mai 1944 fait partie du volume “ Les cahiers de 1944 ”.

           [145] Ce furent… patrie, comme le rapportent Esd 1-10 ; Ne 1-13, 1 ; 1M 1-2.

           [146] je vous dis, comme en 265.12 et 281.6.

           [147] La Femme, dont on parle en Gn 2, 22-23, mais avec plus d’intérêt pour Gn 3, 15 (donc second — écrit en chiffre romain [II] — aurait pu être écrit au lieu de III) ; la Vierge, dont on parle en Is 7, 14 ; a prophétisé en 21.5.

           [148] de celui d’Abel, en Gn 4, 8, à celui de Zacharie, en 2 Ch 24, 20-22, déjà cité en 414.9.

           [149] jusqu’à ce que vous disiez, vous aussi, comme en Ps 118, 26.

           [150] doit très bien connaître Jésus, qui lui avait guéri la jambe, comme on le voit en 488.5.

           [151] la désobéissance — celle d’Adam et Eve — s’oppose à l’obéissance de Jésus et de sa Mère. Il en a été question en particulier dans le chapitre 17 et en 29.7/12. C’est un thème récurrent (par exemple en 420.11, 515.3, 595.5, 606.1) que ce dialogue résume admirablement.

           [152] prophétie qui se trouve en Dn 9, 20-27.

           [153] je vous l’ai dit, en 280.2, où la phrase entre guillemets qui suit (et qui figure en Lc 10, 19) est seulement sous-entendue, alors qu’on y lit textuellement les exhortations que Jésus rappelle juste après aux disciples : Je vous rappelle…

           [154] le grand Corps est la terre, le monde, note Maria Valorta sur une copie dactylographiée.

           [155] qu’ont annoncées les prophètes, comme en Ez 37, 1-14.

           [156] qui n’a pas voulu de moi est une précision qui manque dans les évangiles (Mt 24, 34, Mc 13, 30 et Luc 21, 32). Cela éclaire qu’il ne s’agit pas d’une “ génération ” au sens littéral du terme et confirme ce qui est dit plus haut, dans les dernières lignes de 596.44 : la fin arrivera “ au retour au Christ d’Israël qui l’accueille ”. On retrouve la même idée, par exemple, dans les dernières lignes de 258.5, en 265.10 et en 580.5.

           [157] signe : Maria Valtorta note sur une copie dactylographiée : l’ordre reçu par Noé de préparer l’arche pour sauver les animaux de toutes espèces. Pour tout ce qui a trait aux citations sur Noé et son arche (par exemple en 140.3, 176.3 et 525.7), nous renvoyons le lecteur à Gn 6-9.

           [158] tu répéteras deux paraboles, que Jésus a racontées en 206.2/6 et en 281.9, mais que l’évangile de Matthieu place ensemble, avec les discours de ce chapitre.

           [159] ces mots, que Maria Valorta a encadrés au crayon rouge sur le manuscrit dactylographié original, sont “ du reste ” et “ je vous enverrai ”, et sont en italiques en 596.20/21. On trouve des cas analogues en 577.11 ainsi qu’en 592.17.