Grâce et mérite en théologie spirituelle mariale

Grâce et mérite en théologie spirituelle mariale

La grâce a un caractère objectif

Les catholiques aussi bien que les luthériens savent qu'ils peuvent « se fonder sur l'efficace déclaration de la grâce de Dieu dans la parole et le sacrement et avoir ainsi la certitude de cette grâce » [1].

L'image de Marie « trésorière des grâces » image insiste sur le caractère objectif de la grâce acquise par l'incarnation du Verbe.

Mais en même temps, parce que Marie est seulement trésorière, cette image s'oppose à la tentation de faire de la grâce « une possession de la personne dont cette dernière pourrait se réclamer face à Dieu »[2], autre point d'accord luthéro-catholique, car elle amène à vivre la grâce dans une perpétuelle vie de relation.

La grâce a un caractère relationnel

Le catéchisme de l'Eglise catholique souligne qu'il s'agit surtout d'entrer en relation :

« La grâce est la faveur, le secours gratuit que Dieu nous donne pour répondre à son appel : devenir enfants de Dieu (Cf. Jn 1,12-18), fils adoptifs (Cf. Rm 8,14-17), participants de la divine nature (Cf. 2P 1,3-4), de la vie éternelle (Cf. Jn 17,3). » (CEC 1996)

« La grâce est une participation à la vie de Dieu, elle nous introduit dans l'intimité de la vie trinitaire : Par le Baptême le chrétien participe à la grâce du Christ, Tête de son Corps. Comme un "fils adoptif", il peut désormais appeler Dieu "Père", en union avec le Fils unique. Il reçoit la vie de l'Esprit qui lui insuffle la charité et qui forme l'Eglise. » (CEC 1997)

« La charité du Christ est en nous la source de tous nos mérites devant Dieu. La grâce, en nous unissant au Christ d'un amour actif, assure la qualité surnaturelle de nos actes et, par suite, leur mérite devant Dieu comme devant les hommes. » (CEC 2001)

De même, y compris avec le langage objectif de Marie « trésorière », la démarche de saint Louis Marie de Montfort[3] est une spiritualité existentielle et relationnelle : la dévotion à Marie est, contrairement aux fausses dévotions[4], « intérieure » : elle part de l'esprit et du cœur, elle est tendre, pleine de confiance, dans la constance et le désintéressement (VD 106-110). Marie nous conduit à recevoir la bénédiction et l'adoption (SM 38 et VD 30, 31). Elle nous conduit à la présence de Dieu.

Dans l'idée de trésorière de grâce, il faut donc comprendre la grâce suivant la définition orthodoxe, comme « l'énergie commune de la Trinité » ou comme « une présence de Dieu en nous »[5] ou suivant le langage de l'actuel Catéchisme de l'Eglise Catholique qui définit la grâce comme une mise en relation avec Dieu.

Grâce et mérite humain dans le dialogue œcuménique

Au XVIe siècle, les catholiques insistent sur le mérite et la liberté de l'homme, les protestants sur la prédestination et la grâce seule.

Saint Louis-Marie de Montfort parle aussi de mérites, mais sans séparer les mérites de la grâce (SM 40), car « le prix et l'excellence de la grâce donnée de Dieu et suivie de l'âme fait le prix et l'excellence de nos actions » (SM 5).

Saint Thomas distingue le mérite de plein droit au titre de la motion divine et le mérite de convenance au titre de notre libre arbitre[6].

Mais justement, Montfort ne les sépare pas. En cela Montfort rejoint l'esprit apophatique de la tradition orientale qui exprime le mystère de la coïncidence, la synergie de la grâce et de notre liberté dans les bonnes actions en évitant les termes positifs et rationnels (Vatican II aussi a évité de parler de mérites de congruo e de condigno).

Conséquences sur la prière

Montfort propose de mettre « ses grâces, mérites et vertus en sûreté » (SM 40) en les confiant à Marie car sans elle nous les perdrions à cause de notre « inconstance » et de notre « faiblesse », des pièges des démons, du manque d'humilité et de l'appui imperceptible sur nous-mêmes (VD 87-88). Nous donnons à Marie nos mérites, grâces et vertus « pour nous les conserver, augmenter et embellir. » (VD 122).

Cette invitation vient d'une observation pastorale : des hommes justes reculent en s'appuyant sur eux-mêmes pour garder leur trésor de grâces et de vertus (VD 173).

Implicitement, le chrétien qui confie à Marie ses grâces et ses vertus s'appuie sur elle pour persévérer et lui demande la grâce de la fidélité. Il demande que Dieu, ou Dieu par Marie, lui redonne sa grâce à l'avenir, il demande à Dieu d'être fidèle quand lui-même est infidèle. Il fait cette demande comme par avance pour les jours où il ne saura plus la faire.

Conclusion

Aujourd'hui, l'insistance catholique sur le mérite est acceptable du côté protestant car il est bien compris que pour les catholiques le mérite, le renouvellement de la vie dans la foi, l'espérance et la charité, est toujours dépendant de la grâce et nous ne pouvons pas nous en enorgueillir devant Dieu.[7]


Notes :

[1] EGLISE CATHOLIQUE, FEDERATION LUTHERIENNE MONDIALE, La doctrine de la justification, déclaration commune, Le Cerf, Paris 1999, n° 34

[2] Ibid.

[3] SM 10 ; VD 24 ; 28 ; 44 ; 206 ; 208 ; C 90,37

[4] Montfort n'est pas le seul à dénoncer les fausses dévotions (VD 92-104) : un catéchisme de Chartres en 1699 dénonçait comme lui la fausse dévotion sans conversion, la fausse croyance que Marie est plus miséricordieuse que son Fils. (Nicole LEMAÎTRE, dans La vierge dans la catéchèse hier et aujourd'hui, session de la Société Française d'Etudes Mariales, 1999, Médiaspaul 2000, p.81). Mais alors que ce catéchisme concluait que la principale dévotion doit être pour Jésus Christ, Montfort met en garde au contraire contre l'orgueil et les scrupules qui font vouloir aller à Jésus Christ sans passer par Marie.

[5] Vladimir LOSSKY, Théologie mystique de l'Eglise d'Orient, Aubier-Montaigne, Paris 1944, p. 167 et 194

[6] St THOMAS d'AQUIN, Somme Théologique, I-II Qu.114 a. 6 ad 1.

[7] EGLISE CATHOLIQUE, FEDERATION LUTHERIENNE MONDIALE, La doctrine de la justification, déclaration commune, Le Cerf, Paris 1999, n° 27.


F. Breynaert

Extrait de : Françoise Breynaert,

« L'arbre de vie, symbole central de la spiritualité de saint Louis-Marie de Montfort »,

éditions Paroles et Silence, Saint Maur 2005, (thèse de doctorat) p. 244-246