L'Église catholique et l'écologie : de Léon XIII à Paul VI

L'Église catholique et l'écologie : de Léon XIII à Paul VI

Isacco Turina, retrace un historique sur le thème « L'Église catholique et la cause de l'environnement », nous donnons la période allant du XIX° siècle à Vatican II. La numérotation des paragraphes est celle de l'auteur.

5 Les porte-parole du mouvement écologiste s'en prennent souvent à l'anthropocentrisme occidental, qu'ils attribuent volontiers à l'influence chrétienne. Il est toutefois utile de distinguer deux sortes d'anthropocentrisme.

Le premier, typiquement moderne, met l'homme au centre d'un cosmos séculier duquel Dieu a été expulsé, aux fins pratiques de la programmation des activités économiques.

Mais l'anthropocentrisme religieux est différent : ici, l'homme a été mis au centre du cosmos par Dieu lui-même et lui reste soumis. Si d'un côté il est vrai que le christianisme a béni les efforts de domination des humains sur la nature - et ce faisant, il faut bien le dire, de certains groupes humains sur d'autres -, il est contradictoire de lui attribuer la paternité d'une vision du monde complètement sécularisée, qui est au fondement de la forme la plus contemporaine et la plus dangereuse d'agression contre la nature.

Les pays asiatiques influencés par les religions orientales, quoique porteuses aux yeux de nombreux écologistes d'une vision plus salutaire du rapport entre humains et environnement, n'ont pas lancé de politiques plus avisées que celles des nations occidentales. L'Inde et la Chine souffrent d'une pollution qui atteint des seuils d'autant plus dangereux que leurs populations les plus pauvres n'ont pas de ressources pour se protéger des effets pervers de l'industrialisation.

6 Disculper la religion d'être la principale responsable de la crise écologique ne signifie pas l'absoudre : reste une complicité générique, du fait d'une représentation de l'univers qui fait de l'homme, de son salut et de son histoire le centre et le but de la Création tout entière. Pour ce qui est de l'Église catholique, il faudra d'ailleurs ajouter que son hostilité envers certains aspects de la modernité rend encore plus improbable le fait qu'elle ait pu agir comme moteur de la crise.

N'oublions pas que, jusqu'à la moitié du XX° siècle, la hiérarchie n'a pas caché sa préférence pour une économie rurale, voyant au contraire dans l'urbanisation un élément sécularisant, et dans le passage au travail industriel un péril pour la foi des masses populaires. Rerum novarum, l'encyclique de 1891 qui a inauguré la doctrine sociale de l'Église, idéalise une famille rurale cultivant directement son champ, opposant sa vie paisible au tumulte des classes ouvrières. Un monde agraire fait de petits propriétaires terriens a longtemps été le rêve du Vatican (Léon XIII 1891). Il est difficile de concevoir une utopie plus éloignée des organisations multinationales, des efforts gouvernementaux en faveur de l'industrialisation, et de la passion pour la consommation dont résultent les déséquilibres actuels des écosystèmes.

7 En 1970, Paul VI prononça un important discours devant l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), au cours duquel il déclara : « Il a fallu des millénaires à l'homme pour apprendre à dominer la nature [...]. L'heure est maintenant venue pour lui de dominer sa domination. »

Deux ans plus tard, le Vatican envoya une délégation à la conférence de Stockholm convoquée par les Nations unies pour discuter des problèmes de l'environnement. Le pape adressa un message aux participants où il exprimait les points essentiels qu'on retrouve dans les prises de position catholiques officielles ultérieures.

En particulier, l'écologie s'y accordait avec la doctrine sociale catholique et le mot d'ordre « développement » adoptés à partir de 1967. Jusqu'au concile Vatican II (1962-1965), la doctrine sociale de l'Église avait joué une fonction anticommuniste, proposant des résolutions de la question ouvrière alternatives à la lutte de classe.

À partir de Vatican II, l'horizon se fait plus large, dépasse l'Europe et montre une prise de conscience de l'échelle planétaire de la politique contemporaine. L'effort pour combattre la faim et les inégalités entre Nord et Sud remplace l'accent mis auparavant sur la défense de la propriété privée. On insiste davantage sur les propriétés communes à l'humanité et sur la nécessité d'une distribution équitable :

8 « Nul ne peut s'approprier de façon absolue et égoïste le milieu ambiant qui n'est pas une res nullius, la propriété de personne, mais la res omnium, un patrimoine de l'humanité [...]. Vous saurez joindre à la recherche de l'équilibre écologique celle d'un juste équilibre de prospérité entre les centres du monde industrialisé et leur immense périphérie. La misère, a-t-on dit très justement, est la pire des pollutions ». (Paul VI, 1972*)

9 Du point de vue de la théorie écologique, le pape prenait parti pour une gestion raisonnée des biens naturels (stewardship, en anglais). On ne se situe pas dans le cadre d'une sauvegarde de l'environnement en soi comme titulaire de droits, mais bien dans celui d'un anthropocentrisme éclairé qui prend conscience du fait que le bien-être de l'humanité - présente et à venir - demande une utilisation avisée des ressources naturelles.

Paul VI rappela l'exemple de saint François et des ordres monastiques, offrant « le témoignage d'une harmonie intérieure gagnée dans le cadre d'une communion confiante aux rythmes et aux lois de la nature ».


*Message de s.s. Paul VI, en 1972, La Documentation catholique, n° 1613, pp. 668-669. http://www.lusotopie.sciencespobordeaux.fr/raes.pdf


Isacco Turina, « L'Église catholique et la cause de l'environnement »,

Terrain 1/2013 (n° 60), p. 20-35.

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