Un transport de joie dans l'Esprit libérateur

Un transport de joie dans l'Esprit libérateur

Le Magnificat est une ode de joie, un "poème épique"

Le Magnificat a éclaté dans un contexte de grande exultation: la visitation, où se réjouissent Elisabeth et le fils qui est en son sein, et la Vierge elle-même. En effet, la joie la plus pure jaillit du plus profond de Marie (de son esprit) et il se déverse sur tout son être (son âme : totalité vitale, son cœur) qui se répand dans la louange.

Cette joie semblerait ingénue si par la suite nous n'entendions pas la rumeur des contradictions de l'histoire. Nous entendons dans le Magnificat l'écho de beaucoup de psaumes, par exemple :

"J'exulterai de joie pour ta grâce,
parce que tu as regardé vers ma misère,
tu as connu mes angoisses."

(Psaume 31,8)

Le Magnificat est un "cantique extatique"

Le Magnificat est un "cantique extatique"[1], un transport de joie qui prend son langage de la Bible, (v. 46b-47 = Hb 3,18). Marie était déjà pleine de l’Esprit depuis l'Annonciation (c’est pourquoi, dans la Visitation, il n’est pas dit d’elle mais seulement d'Elisabeth qu’elle "fut remplie de l’Esprit Saint" (v. 41). Elle se sent maintenant particulièrement possédée par l'Esprit de Dieu, et sort de soi et se perd dans l'autre.

C’est cependant, une extase auto-contrôlée, un transport en Dieu, sans la perte de la propre identité et de la propre conscience de soi, comme cela arrive par contre dans la "transe" des pythies. En vérité, dans le Magnificat, Marie se réfère à elle-même cinq fois. Elle se voit cependant toute centrée dans le Seigneur et non pas en soi-même: sa joie extatique est "en Dieu."

Marie proclame Dieu et le manifeste

Finalement nous observons que Marie ne parle pas à Dieu, mais elle parle de Dieu devant sa parente et le monde.

Son chant, plus qu’une prière est une « proclamation », le « manifeste » de la libération intégrale qui est sur le point de s’accomplir dans le monde.

En écoutant le Magnificat de J. S. Bach et de nombreux autres compositeurs, on se rend compte qu'il est nécessaire de chanter le Magnificat pour entendre ce qu’il est: un Te Deum adressé à la miséricorde de Dieu et une ode à la puissance divine dans l'histoire.[2]

À la base de cette ferveur il y a une expérience: l'expérience de l'Esprit et de sa puissance de vie et de salut.

La cause de cette joie pleine est "Dieu, mon Sauveur", c’est la joie des temps messianiques, finalement advenu dans son sein. C'est la joie du salut eschatologique, c'est-à-dire, définitif. Et ce salut contenait, dans les attentes d'Israël que partageait certainement aussi Marie, la libération socio-politique[3].

Le Magnificat est donc un "chant messianique"

Le Magnificat est le chant des rachetés, des libérés par Dieu. Le Cantique de Marie s’écoute avec vraiment « le cantique de Moïse » (Es 15,1-18) dans l’Ancien Testament et « le chant de l'Agneau » (Ap 15,3-4) dans l’Apocalypse.

En Marie de Nazareth retentit ainsi l'autre Marie, sœur de Moise, la prophétesse de la libération historique de l'exode qui entraîne les femmes Israélites "en choeurs de danses" et mène le chant et la danse avec le "tambourin à la main" (Ex 15,20-21).

Du reste, il ne serait pas étrange, dans le contexte de la culture juive du temps, si Marie avait vraiment dansé pendant son Magnificat.[4]

Le Dieu de Marie est le "Sauveur"

Et celui-ci est la référence première, de type pascal, du Magnificat. Le "Sauveur" se lève comme dernière instance d'appel, en vérité eschatologique, des délaissés de ce monde, comme le déclare Ratzinger: "La confession du Dieu unique est la confession qui garantit le droit des veuves, des orphelins et des étrangers. Elle est la confession de Celui qui c'est la force du droit, là aussi, et précisément là où, sur la terre, la force et le droit sont séparés ou s'opposent." [5]


Notes :

[1] JEAN PAUL II, Lettre encyclique Redemptoris Mater n°36, 25 mars 1987

[2] Cf. N. DUFOURCY (1947), in H. DU MANOIR (dir.), Maria, Beauchesne, Paris 1952, t. II, p. 392-395.

[3] Cf. CONGREGATION POUR LA DOCTRINE DE LA FOI, Libertatis Conscientiae (1986), 48.

[4] Antonio BELLO, Maria, donna dei nostri giorni, Paoline, Roma 1992.

[5] Joseph RATZINGER, Les principes de la théologie catholique, Téqui, Paris 1985, p. 20-21.


Clodovis Boff (Brésil)