Mt 1-2 et les prophéties

Mt 1-2 et les prophéties

Le texte de Matthieu 1-2 n’est pas inventé pour illustrer les prophéties, il cherche au contraire laborieusement à cadrer avec les prophéties, c'est ce que démontre minutieusement l'auteur :

Les Évangiles de l’enfance ont été particulièrement critiqués, dépecés, désintégrés. Dans la perspective de Kant et de Hegel, soucieux de réduire le mythe à la raison, Strauss (1835) y voit des theologoumena : une théologie-fiction, exprimant en forme de récit une idée théologique a priori. Entre la naïveté pré-scientifique et la naïveté inverse du faux savoir, qui réduit ces admirables Évangiles à la médiocrité de l’interprète, il importe d’assumer les outils scientifiques au service du texte, non à son détriment.

Le meilleur signe de l’exigence historique de Matthieu, c’est sa difficulté à faire cadrer les événements avec les prophéties justificatives qu’il cite, par 5 fois, à la fin de chaque épisode:

Si ces récits étaient une fiction, il les aurait forgés, selon la lettre des Écritures. Il aurait recouru aux prophéties en vue et les aurait illustrées avec l’aisance des romanciers.

Or, il cite des prophéties obscures, mineures, voire non identifiables.

Il en adapte les termes, laborieusement, pour les conformer aux événements déconcertants de l’enfance, que la Bible ne laissait pas prévoir.

1.Un récit qui s'oppose d'abord à l'attente prophétique

Que Jésus ne soit pas engendré de Joseph, fils de David, comme on l’attendait, cela mettait en question sa qualification de Messie.

Matthieu fait preuve d’exigence historique en assumant cette donnée scandaleuse, en la justifiant par des biais laborieux. Il recourt, pour cela, à la prophétie d’Isaïe 7,14. Mais c’est lui donner un sens nouveau, inattendu, car la Tradition juive ne l’interprète point en ce sens. Matthieu n’y parvient lui-même que de manière malaisée, car la prédiction ne s’accorde pas en tous points avec l’événement :

- Le nom d’Emmanuel, donné au Messie, selon Is 7,14 ne coïncidait pas avec le nom de Jésus. Pourtant, Matthieu n’a pas gommé ce trait.

- Selon le texte hébreu d’Is 7,14, c’est la mère qui donnait le nom à l’enfant. Mais cela aurait exclu Joseph dont Matthieu voulait attester le rôle.

- Selon le grec, c’était le roi Achaz qui donnait le nom. Et cela ne servait pas davantage le propos de Matthieu. Pour mettre en relief la mission paternelle de Joseph, il a du s’écarter du texte.

2. Matthieu ne copie pas Michée

Matthieu aménage pareillement la prophétie de Michée 5,1-3, en y intégrant 2 Samuel 5,2, pour expliciter la fonction du pasteur et la référence à David.

3. Le Jésus de Matthieu est différent de Mo?se

Matthieu aurait pu être tenté de modeler Jésus sur le type de Mo?se. Et ses allusions montrent qu’il y a songé. Mais sur cette base, il lui aurait fallu raconter un Jésus sauvé des eaux (Exode 1,22 et 2,1-6).

Faut-il voir en Mt 2,13 (Hérode cherche à détruire l’ enfant ; Joseph se retira en Egypte) un réemploi d’Exode 2,15 ?

« Pharaon… chercha à tuer Mo?se. Mo?se s’enfuit loin de Pharaon... Il se rendit au pays de Madian. » (Ex 2, 15)

L’analogie est mince : Mo?se adulte s’enfuit lui-même parce qu’il sait que le Pharaon va le tuer. Jésus est emmené en Egypte par Joseph, sur un songe où lui apparaît l’ange du Seigneur. Mo?se fuit l’Egypte et Joseph s’y réfugie. Le récit de l’Exode ne détermine en rien celui de Matthieu.

L’analogie littérale est plus frappante, entre l'Exode,

« YHWH dit à Mo?se – Va, retourne en Egypte car ils sont morts ceux qui cherchent à te faire périr. Mo?se prit son épouse et son fils et s’en retourna au pays d’Egypte » (Ex 4, 19)

et l'Evangile :

« L’ange du Seigneur (…) dit à Joseph – Pars en Israël car ils sont morts ceux qui cherchaient la vie de l’enfant. Se levant, Joseph prit l’enfant et sa Mère et entra en terre d’Israël. » (Mt 2,20)

mais, ici encore, les deux voyages sont en sens inverse : Mo?se rentre en Egypte et Jésus la quitte. Mo?se prend sa femme et son enfant. Mais Jésus est l’enfant dans le récit de Matthieu. C’est Joseph qui ferait pendant à Mo?se : rapprochement sans signification.

Pour le voyage de retour en Israël, Matthieu ne rapproche pas le Christ de Moïse, mais du peuple adopté par Dieu, en citant Osée 11, 1 :

« d’Egypte, j’ai rappelé mon fils » (Mt 2, 15, cf. Exode 4,22).

C’est à Israël que Jésus est assimilé, non à Mo?se.

4. Matthieu ne copie pas Jérémie

« Hérode, voyant qu'il avait été joué par les mages, fut pris d'une violente fureur et envoya mettre à mort, dans Bethléem et tout son territoire, tous les enfants de moins de deux ans, d'après le temps qu'il s'était fait préciser par les mages. Alors s'accomplit l'oracle du prophète Jérémie: Une voix dans Rama s'est fait entendre, pleur et longue plainte: c'est Rachel pleurant ses enfants; et ne veut pas qu'on la console, car ils ne sont plus. » (Mt 2, 16-18)

La prophétie de Jérémie 31,15, utilisée pour illustrer le massacre des Innocents, ne présente pas le moindre trait qui ait pu déterminer, ou même inspirer ce récit, comme l’a montré minutieusement R.T. France. (1)

5. Un cas-limite d'accomplissement

Le cas limite, c’est la citation qui clôt l’Évangile de l’enfance : « Il sera appelé nazoréen » (Mt 2,23).

Matthieu a cherché ce mot « nazoréen » là où il a pu, et c’est par la voie d’actualisation, propre au midrash, qu’il justifie l’événement si embarrassant d’un Messie apparu à Nazareth, en Galilée, à l’encontre de toute attente et de tout prestige, de sorte que ce nom de nazoréen était arraché à sa personne à la manière d’un sobriquet.

Le modelage du texte biblique utilisé a été si laborieux que les exégètes restent embarrassés pour l’identifier.


(1) R.T. France, Herod, in Nov Test 21 (1979), 98-120

R. LAURENTIN,
Les de l’Enfance du Christ, Desclée, Paris, 1982, pp. 379-382

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