Déborah, Yaëlle, et Marie (A. Serra)

Déborah, Yaëlle, et Marie

Déborah, dans son contexte historique

Un événement historique rapporté au livre des Juges aux chapitres 4 et 5 est peu connu. C’est l’aventure, vers 1200 avant J-C, d’un petit peuple de la plaine de Canaan qui s’est trouvé une héroïne, Déborah.

Les rois cananéens avaient tout pouvoir sur les récoltes et leurs cultivateurs. Détenteurs du mythe et du culte, les rois cananéens organisaient les cérémonies susceptibles de se concilier la fécondité divine d'une manière magique et idolatrique [1]. Déborah, une femme, lance un appel à la résistance... Le point de départ du conflit est sans doute un profond sentiment d’écrasement, et le conflit paraît autant social que religieux.

[1] Nous pouvons voir ces cultes interdits dès le code d’Exode 34 (un des plus anciens, sinon le plus ancien) de même en Ex 22,17-19 et Dt 12,31. Longtemps après, tous les cultes précités seront encore dénoncés par les prophètes (Jr 2,20-24)

Au combat, les dieux seront-ils favorables ? Non : le dieu de l’orage est contre nous, nous sommes perdus. Le Qishon a débordé... Mais, dans le bourbier, la situation se renverse. Il y a autre chose, un "dieu" a fait alliance avec nous !? C’est l’irruption de Dieu comme sauveur dans l’histoire sans que l’on sache bien si l’événement est premier sur l’alliance ou si c’est l’alliance qui est première sur l’événement.

Le cantique de Déborah exprime à la fois l’action divine, miraculeuse, et la coopération humaine, au point qu’on ne les sépare pas. Toutes les tribus n’ont pas répondu à l’appel de Déborah, leur réponse a été libre : « Les princes d'Issachar sont avec Déborah, et Nephtali, avec Baraq, dans la vallée s'est lancé sur ses traces. Dans les clans de Ruben, on s'est concerté longuement. Pourquoi es-tu resté dans les enclos à l'écoute des sifflements, près des troupeaux ? » (Juges 5,15-16)

Par son comportement, Déborah était une « mère en Israël » (Juges 5,7) :

« Les villages étaient morts en Israël, ils étaient morts, jusqu'à ton lever, ô Débora, jusqu'à ton lever, mère en Israël! »

(Juges 5, 7)

Cet événement sera considéré par toute la tradition postérieure comme constitutive de la foi du peuple avec les Exodes de la mer des roseaux (Mo?se) et du Jourdain (Josué). Cette délivrance entraînait une marginalisation par rapport au système mythique, elle aurait dû provoquer la mort du groupe. Or… on vivait ! L’histoire du salut (YHWH est Celui par qui la délivrance a été rendue possible) l’emporterait donc peu à peu sur la mythologie.

Déborah dans la tradition juive

Le pseudo-Philon (fin du premier siècle après Jésus-Christ) insiste sur la figure de Déborah et sur le fait qu’elle soit « mère en Israël ». Il met sur les lèvres du peuple ces paroles :

« Nous nous souvenons des préceptes que nous ont transmis nos prédécesseurs, comme aussi Déborah notre mère: faites en sorte que votre cœur ne dévie ni à droite ni à gauche, mais appliquez-vous à la loi du Seigneur jour et nuit. »

(PSEUDO PHILON, Les antiquités bibliques, 38, 1-2)

Le pseudo-Philon redessine le profil de cette héroïne : dans l'imminence de sa mort, raconte Pseudo-Philon, Déborah fit convoquer au complet les tribus et leur dit:

« Ecoutez maintenant, mon peuple : voici que maintenant je vous enseigne comme une femme de Dieu et je vous éclaire, comme étant de la race des femmes. Obéissez-moi comme à votre mère, et soyez attentifs à mes paroles comme des gens qui doivent aussi mourir. Voici que je vais emprunter la voie que prennent tous les hommes et que vous emprunterez aussi. Tournez votre cœur uniquement vers Seigneur, tant que vous vivez… mes Fils écoutez ma Voix, tant que vous êtes en vie, et orientez vos pensées vers la lumière de la Loi. »

En entendant ces paroles, les tribus, unanimes, pleurèrent en disant:

« Voici que tu meurs maintenant, o mère, à qui confies-tu tes fils, maintenant que tu vas les laisser ? Prie donc pour nous, et après ton départ, ton âme se souviendra de nous à jamais. »

Déborah répondit qu'il serait vain d'espérer des « pères » sans imiter leurs exemples. Déborah mourut et les Israélites la pleurèrent. Pendant qu'ils faisaient son deuil, ils émirent une plainte: « Une mère a disparu en Israël, une qui conduisait la maison de Jacob… » Par la suite, quand Jair voudra induire le peuple à sacrifier au Baal, les sept hommes justes répondront :

« Nous nous souvenons des préceptes que nous ont transmis nos prédécesseurs comme aussi Déborah notre mère : faites de manière à ce que votre cœur ne dévie ni à droite ni à gauche, et appliquez-vous à la Loi du Seigneur jour et nuit. »

Extraits de PSEUDO-PHILON, Les Antiquités Bibliques, t. 1 (introduction et texte critique par D.J. Harrington, traduction par J. Cazeaux revue par C. Pert et P.-M. Bogaert, Du Cerf, Paris 1976 ; SC 229, pp. 255-256 et 268-271.

Déborah et la mère de Jésus

Par son comportement, Déborah était mère en Israël (Jg 5,7).

Quant à Marie, elle est mère de tous les hommes et mère de l’Eglise.

délivrance, libération...

La mère de Jésus accomplit l’histoire du livre des Juges qui insistait sur la libération opérée par le Seigneur. Elle accomplit aussi la tradition juive qui insistait sur l’obéissance au Seigneur. L’Evangile est une libération. Jésus commence son ministère par ces mots « Il m'a envoyé annoncer aux captifs la délivrance » (Lc 4, 18), et par exemple, il dit à une femme courbée : « te voilà délivrée de ton infirmité » (Lc 13,12) La prière du Notre Père demande « délivre-nous du Mauvais » (Mt 6,13). Cependant, ce n’est plus contre des rois païens que se joue le combat mais contre Satan (cf. Eph 6,10-17, Ap 12 etc…). Et la victoire est remportée, par la grâce de Dieu dans la nouvelle Alliance en Jésus-Christ, Fils de Dieu et fils de Marie.

Faites tout ce qu'il vous dira

Lorsque la mère de Jésus, à Cana, dit aux servants « faites tout ce qu’il vous dira » (Jn 2, 4), l’évangéliste voit s’accomplir en Marie ce que la tradition du pseudo-Philon disait de Déborah. Cette tradition peut alors apparaître comme une prophétie concernant celle qui serait définitivement « notre mère ». Mais il faut noter que l’obéissance dont parle le Pseudo-Philon concerne les préceptes de la loi, tandis que l’obéissance dont parle la mère de Jésus attache à la personne de Jésus, les servants de Cana (Jn 2, 4), et dans la lumière pascale du troisième jour (Jn 2, 1), chacun de nous.

Ainsi, si l’histoire Déborah et la tradition qui lui est associée sont des prophéties, leur accomplissement en Marie dépasse largement ce que ces textes disaient quant à la nature de la délivrance ou de l’obéissance.


Voir aussi : (Collectif), A la découverte de la Bible, tome 1, éd ouvrières, 1980, p. 68-70 ; M. ELIADE, Aspects du mythe, Gallimard, 1963.

A. SERRA

Cf. Aristide SERRA, La Donna dell’Alleanza, Prefigurazioni di Maria nell’Antico Testamento, Messaggero di sant’Antonio – editrice, Padova 2006, p. 46-49. (www.edizionimessaggero.it)