Glossolalie ou langues étrangères ?

Glossolalie ou langues étrangères ?

Luc s’est-il servi des traditions juives sur la Pentecôte ?

Luc situe la naissance de l’Église au jour de la fête de la Pentecôte. Si Luc, en décrivant l’événement chrétien, a pensé à celui du Sinaï, c’est que déjà la liturgie juive commémorait en ce Jour le don de la Loi et l’Alliance.

Or, si cela peut être admis pour les milieux de Qumrân, cela est beaucoup moins sûr pour la tradition rabbinique, puisque le premier témoignage de la commémoration du don de la Torah au jour de la Pentecôte ne date que de l’an 150. Les témoignages sont attribués à des rabbins des 2° et 3° siècles, donc bien postérieurs à Luc.

Mais l’examen de ces textes nous a montré que l’exégèse rabbinique est l’approfondissement sans discontinuité d’interprétations déjà acceptées. Cette fidélité aux maîtres précédents est un garant du caractère traditionnel de cette exégèse. Un propos attribué à tel rabbin n’est jamais une innovation absolue, même si nous ne pouvons pas déterminer son origine exacte. Des traditions apparemment récentes peuvent être la reprise d’interprétations beaucoup plus anciennes.

« Les jours de la Pentecôte » (Ac 2, 1)

Luc commence le récit de la Pentecôte par une notation chronologique qui n’est pas précise, et que la Tradition ne donne pas uniformément.

On lit, en effet, dans la Vulgate, la Vieille Latine, la Peshitto et la version arménienne : «alors que s’accomplissaient les jours de la Pentecôte». Les autres textes emploient le singulier. La leçon au pluriel semble la plus difficile, et pourrait être considérée comme la recension primitive. Mais elle exprime une conception plus chrétienne que juive.

Pour l’Église des trois premiers siècles, en effet, la cinquantaine est une célébration continue du mystère de la Résurrection et de l’effusion de l’Esprit, où n’émerge aucun jour particulier. Cette cinquantaine, Luc l’a reçue de la pratique juive.

La tradition juive, nous l’avons vu, considère l’assemblée du Sinaï comme un renouvellement de l’humanité. En ses membres, la convoitise a cessé ; c’est pourquoi elle accueille la Parole de Dieu d’un cœur parfait. C’est là un fait qui est affirmé, mais, la réflexion théologique juive ne parle pas du principe spirituel qui est il la source de cette transformation, la présence de l’Esprit est totalement absente des traditions juives sur le Sinaï.

Dans le livre des Actes, on reconnaît donc deux aspects, juxtaposés, de la théologie de l’Esprit :

  • le premier considérant le charisme missionnaire (important pour les douze),
  • l’autre s’attachant surtout à l’œuvre de rénovation intérieure dans l’ensemble de la communauté (importante pour les 120).

"Le bruit" et le "vent" : manifestation de Dieu

Le mot « êchos » employé par Luc pour désigner le bruit appartient au vocabulaire des Septante pour les théophanies (Ex 19,16 ; 1 S 4,5 ; Ps 45,3. Philon l’emploie aussi.)

Le vent est également un élément traditionnel des théophanies, aussi bien dans les Targums que dans les autres textes juifs (IV Esdras, Josèphe, Pseudo-Philon).

La relation entre le vent et le pneuma – le souffle de Dieu -, si elle a été pensée par Luc, est donc secondaire.

Primitivement, ces descriptions n’ont pas une signification plus large que celle des autres théophanies : elles manifestent l’ébranlement du cosmos à la venue de Dieu.

La Mekhilta (p. 255) explique que l’attention des païens a été attirée par l’ébranlement cosmique accompagnant la venue de Dieu. Ils ont cru qu’il s’agissait d’un nouveau déluge, et ils ont dépêché Jéthro auprès de Moïse pour connaître la signification de ce bouleversement. A ce moment, Dieu leur a présenté aussi sa Loi, mais ils l’ont refusée.

En saint Luc, les peuples ont accouru mais ils n’ont pas été témoins de l’effusion de l’Esprit, encore moins ont-ils bénéficié de cette effusion. C’est seulement lorsqu’ils se seront convertis, et auront été baptisés, qu’ils recevront eux-mêmes le don de l’Esprit (Actes 2,38).

« Ils commencèrent à parler en d’autres langues » ; «Chacun les entendait dans sa propre langue»

Les Douze voient apparaître des langues de feu (littéralement : furent vues par eux des langues comme de feu qui se divisaient). Luc veut signifier le don de la plénitude de l’Esprit à chacun des Douze, comme la Mekhilta l’a compris, puisqu’elle dit que toutes ces dix Paroles ont été prononcées en une seule émission. La Parole de Dieu est unique ; elle existe en Dieu comme un tout, avant qu’elle ne se monnaye par le truchement de paroles successives, accessibles à l’entendement humain.

Pour plusieurs, Luc aurait amalgamé deux phénomènes différents:

  • un discours extatique, proche de la glossolalie (1 Co 12 à 14), que Luc mentionne encore dans les Actes (10,46), ce qui expliquerait la réaction des témoins : « ils sont pleins de vin doux » (Ac 2,13).
  • un discours en langues étrangères, approprié au langage des différents peuples que Luc vient de citer.

Pour d'autres exégètes (J. Dupont par exemple), Luc n’aurait pas en vue un discours extatique, mais seulement le parler en langues étrangères. C’est dans le sens de cette seconde interprétation que nous pousse la comparaison avec les sources juives.

Il faut noter d’abord une distinction importante entre le récit des Actes et les traditions du Sinaï.

Pour les traditions du Sinaï, c’est Dieu qui a parlé plusieurs langues. Le nombre a varié : 3 selon le Tg de Dt 33,2 (les langues d’Édom, d’Ismaël et d’Israël selon une autre source) ; enfin 70 selon la conception la plus connue. Mais le but est le même : souligner que Dieu a proposé la Torah aux différents peuples, et que, pour se faire entendre d’eux, il a parlé leur propre langue.

Dans les Actes, le parler en langues étrangères, celui de Dieu autrefois, est attribué maintenant aux Apôtres. Il y a là une transformation considérable. Elle correspond il l’évolution que nous avons notée dans la tradition juive, qui a attribué une part de plus en plus grande aux hommes, et à Moïse en particulier, dans la proclamation de la Parole de Dieu.

Selon la conception juive la plus ancienne, Dieu a prononcé personnellement les dix Paroles. Puis on a insisté sur le rôle intermédiaire de Moïse, du moins pour les huit dernières et pour le reste de la Torah. La Parole de Dieu parvenait aux hommes à travers les prophètes, inspirés de Dieu. Ceux-ci n’inventent pas leurs messages, ils les reçoivent de Dieu. C’est pourquoi la théologie rabbinique dira que tous les prophètes se trouvaient au Sinaï.

Parallèlement, en concluant le récit de la première prédication à Jérusalem (Ac 5,42), Luc écrit au sujet des Apôtres : « ils ne cessaient d’enseigner et d’annoncer la Bonne Nouvelle du Christ Jésus », ce que le Targum du Ps 68,12 disait de Moïse et d’Aaron : «YHWH a annoncé les Paroles de la Loi à son peuple, Moïse et Aaron annonçaient la bonne nouvelle du Memra de Dieu à la grande armée d’Israël.»

La grande nouveauté de la Pentecôte chrétienne

Dans la conception du récit des Actes, l’Esprit, celui du Christ, fait des Douze les prophètes de sa Parole. Ainsi la comparaison ne fait que souligner la supériorité du Christ : celui-ci n’est pas un simple relais de la Parole. Pour saint Luc, il est celui qui donne l’Esprit et consacre les nouveaux Prophètes. Nous saisissons ici la différence entre l’événement du Sinaï et l’événement de la Pentecôte.

Aucune source juive ne parle de la venue de l’Esprit sur Israël au Sinaï. L’assemblée est une assemblée , composée de rois et de prêtres, mais non de prophètes. Ceci ne doit pas nous étonner.

Le don de l’Esprit est réservé à l’ère messianique. Le midrash Tanhuma dit précisément : « Dans ce monde, quelques-uns prophétisent ; mais dans le monde à venir, tous les Israélites prophétiseront ». Ce midrash se base sur Joël 3,1-2, qui est cité dans le discours de Pierre à la Pentecôte.


Jean POTIN, La fête juive de la Pentecôte, tome I, Cerf, Paris 1971, p.300-316, extraits par F.Breynaert

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