Ne devons-nous pas penser notre coopération à l’intérieur de celle de Marie ?

Ne devons-nous pas penser notre coopération à l'intérieur de celle de Marie ?

Si Jésus est le seul juste par qui nous sommes sauvés, il est aussi Dieu incarné, ce Dieu de l'Alliance, l'époux des noces de l'Alliance (Mt 22, 1-14).

Et, en tant que tel, il appelle la coopération. Il a soif. Il veut avoir besoin de nous.

En Orient, le voisinage peut entrer au festin des noces, mais il faut passer par la maîtresse de maison, pour qu'elle nous donne un « vêtement des noces » au dessus du vêtement ordinaire, et c'est ce que rappelle la parabole de Jésus (Mt 22, 12).

Et cette maîtresse de maison, c'est la mère, c'est celle qui est présente aux moments solennels des noces de Cana ou des noces de la croix au calvaire (Jn 2, 1 ; Jn 19, 25-27).

C'est elle la mère qui nous permet d'entrer au festin des noces.

C'est elle qui nous permet de vivre ces noces qui se traduisent concrètement par notre coopération à la Rédemption.

Cette perspective est très profonde et c'est une aussi une voie pour l'unité œcuménique des Eglises :

En 1998, le groupe œcuménique des Dombes a noté :

«[212] Le terme de "coopération" [...] exprime quelque chose de très cher à la tradition catholique, étant entendu que "coopérer" pour une créature humaine, c'est toujours "répondre" dans la foi, l'espérance et la charité. Il n'y a donc pas forcément une opposition entre la coopération au sens catholique ainsi exprimé et "la réponse reconnaissante de l'homme au don parfait" (Jean Bosc) affirmée du côté protestant.» [1]

Force est de reconnaître que notre oui est celui d'hommes qui sont, même partiellement, corrompus, non ajustés à la sainteté de Dieu. Or, sans cet ajustement, nulle complète coopération n'est possible.

M.Luther a vu cette difficulté. Il en a conclu qu'il fallait réduire la responsabilité humaine dans l'œuvre de sa propre justification à celle d'un simple acquiescement.

Beaucoup de chrétiens, notamment protestants, n'osent pas penser une coopération au salut qui dépasserait l'acte d'un libre consentement sans lequel Dieu ne peut sauver :

« Dans la compréhension luthérienne, la personne humaine est incapable de coopérer à son salut car elle s'oppose en tant que pécheur d'une manière active à Dieu et à son agir salvateur. Les luthériens ne nient pas que la personne humaine puisse refuser l'action de la grâce. Lorsqu'ils affirment qu'elle ne peut que recevoir la justification, ils nient par-là toute possibilité d'une contribution propre de la personne humaine à sa justification mais non sa pleine participation personnelle dans la foi, elle-même opérée par la parole de Dieu. »[2]

La compréhension luthérienne actuelle se fonde sur la considération de l'homme dans son état de pécheur. Dès lors que Marie est sans péché, rien ne s'opposerait à un rôle actif de Marie, ce qui correspondrait à l'enseignement catholique sur Marie : « Dieu a choisi Marie et a voulu sa libre coopération »[3]. Ceci ne résout pas encore la difficulté sur le thème de la coopération à Dieu de l'humanité en général.

Pour Luther, le Saint Esprit, troisième personne de la Trinité a illuminé Marie et l'a enseigné, la lumière incréée remplit l'âme, l'esprit et le corps de Marie. Marie comprend l'incarnation par l'illumination du Saint Esprit. Marie demeure humble et calme tranquille, imperturbable (gelassen) selon le terme caractéristique du mysticisme médiéval allemand dont Luther est l'héritier. Mais elle ne devient jamais passive. Elle chante le Seigneur et elle intercède pour nous.

Nous lisons dans la dédicace du Commentaire du Magnificat :

« Que la douce Mère de Dieu elle-même obtienne pour moi l'esprit de Sagesse pour que je puisse exposer et expliquer ce cantique de Marie... Que Dieu vienne à notre aide ! »

Puis, M. Luther encourage aussi à prier « avec Marie », et « par elle » :

« Rien ne saurait plaire à Marie comme d'aller ainsi par elle à Dieu, comme d'apprendre par son exemple la confiance et l'espoir... même si nous devions connaître le mépris et l'humiliation, soit dans la vie soit dans la mort. Ce qu'elle veut ce n'est pas que nous allions à elle, mais que, par elle, nous allions à Dieu. »[4]

L'expression Luthérienne « par Marie » implique une certaine coopération de Marie à notre vie spirituelle, à notre retour à Dieu. Et sans doute faut-il mettre ce rôle de Marie en rapport avec son état sans péché.

En invitant à prier et à vivre « par Marie », Luther, comme Montfort et la grande tradition catholique et orthodoxe, ne suggèrent-ils pas qu'on ne coopère pas si facilement avec Dieu et qu'il nous faut penser notre coopération à l'intérieur de celle de Marie ?


[1] GROUPE DES DOMBES, Marie dans le dessein de Dieu et la communion des saints, II Controverse et conversion, Controverse et conversion, Bayard-Le Centurion, Paris 1998 § 212, p. 20-21.

[2] EGLISE CATHOLIQUE, FEDERATION LUTHERIENNE MONDIALE, La doctrine de la justification, déclaration commune, Le Cerf, Paris 1999. n° 21, p. 68

[3] Catéchisme de l'Eglise catholique, Plon, Paris 1992, n°488

[4] Martin LUTHER, Le Magnificat, Commentaire. Edition Salvator, Mulhouse 1967, p. 60


F. Breynaert

Extrait de : Françoise Breynaert,

« L'arbre de vie, symbole central de la spiritualité de saint Louis-Marie de Montfort »,

éditions Paroles et Silence, Saint Maur 2005, (thèse de doctorat) p. 246-248