Les noces de Cana (St Bernard)

Les noces de Cana (St Bernard)

Le Bon coeur de Marie.

Maintenant, suivons, en compagnie des disciples, le Maître qui se rend aux noces afin que, témoins de ce qu'il va réaliser, nous ayons foi en lui comme les apôtres.

Le vin venant à manquer la mère de Jésus lui dit: "ils n'ont plus de vin". Elle prit ainsi en pitié la confusion des gens, parce qu'elle était miséricordieuse, parce qu'elle était toute bienveillante. D'une fontaine de tendresse, que pourrait-il couler sinon de la tendresse ?

Est-il étonnant, veux-je dire, que les entrailles de bonté produisent la bonté? Si quelqu'un conservait un fruit dans sa main toute une demi-journée, ne garderait-il pas le parfum du fruit tout le reste du jour ? A quelle profondeur la Bonté n'a-t-elle donc pas imprégné de sa vertu le sein de la Vierge où elle a reposé durant neuf mois ?

Nous le savons, cette Bonté a rempli son cœur avant ses entrailles, et quand elle sortit de son sein, elle ne quitta pas son âme.

La réponse du Seigneur pourrait peut-être paraître quelque peu dure et austère, mais Jésus savait à qui il s'adressait et, de son côté, Marie n'ignorait pas qui lui parlait. Du reste, pour te montrer dans quels sentiments elle reçut cette réponse, et jusqu'à quel point elle comptait sur la bienveillance de son fils, elle dit aux serviteurs : "Tout ce qu'il vous commandera. notez-le bien et accomplissez-le."

St Bernard, Aux noces de Cana. Sermon 1 : Bon coeur de Marie.

Dans : Ecrits sur la Vierge Marie, Mediaspaul, Paris 1995, p. 120-121

Noces du Christ et de l'âme.

...Ce fut certes une splendide marque de la divine majesté que le changement de l'eau en vin sur un simple vouloir du Seigneur, mais il est un changement bien supérieur réalisé par la droite du Très-Haut et dont celui-ci n'est que la figure.

En effet, nous sommes tous invités à des noces spirituelles et, dans ces noces précisément, l'époux est le Christ Seigneur. Voilà pourquoi nous chantons dans le psaume : "Il est comme l'époux sortant de sa chambre nuptiale".

Quant à l'épouse, c'est nous-mêmes, si cela ne vous paraît pas incroyable. Tous ensemble nous sommes l'unique épouse, et l'âme de chacun est comme une épouse en particulier. Mais quand donc la fragilité qui est notre partage pourra-t-elle expérimenter de la part de son Dieu, qu'elle est aimée de lui du même amour qu'une épouse est aimée de son époux?

Évidemment, cette épouse est de beaucoup inférieure à son époux : inférieure par sa naissance, inférieure en beauté, inférieure en dignité: cependant c'est pour cette Éthiopienne (Nb 12, 1) que le Fils du Roi éternel est venu de si loin. Pour se l'unir en mariage, il n'a pas hésité à donner jusqu'à sa vie pour elle.

Moïse lui aussi a pris une Éthiopienne pour épouse, mais il n'a pu modifier le teint de l'Ethiopienne; le Christ, au contraire, de l'épouse qu'il a chérie jusqu'en son obscurité et sa laideur, il s'offrira une Église glorieuse n'ayant ni tache, ni ride.

Qu'Aaron murmure, que Marie elle-même murmure -non pas la nouvelle Marie, mais l'ancienne, non pas la Mère du Seigneur, mais la sœur de Moïse, non pas la nôtre, dis-je de Marie, car notre Marie se met en peine de voir si, par hasard, quelque chose manque aux noces.

Quant à vous, comme il convient, laissant murmurer les prêtres, laissant murmurer la synagogue, occupez-vous de tout votre cœur à dire merci.

St Bernard, Aux noces de Cana. Sermon 2.

Dans : Ecrits sur la Vierge Marie, Mediaspaul, Paris 1995, p. 121-122

Le dîner des noces.

Déjà tu es fiancé(e) au Christ, déjà le dîner des noces se célèbre; quant au souper, c'est au ciel et dans les palais éternels qu'il se prépare.

A ce souper le vin viendra-t-il à manquer ? Oh ! non ! Là, nous serons enivrés de l'abondance de la maison de Dieu et nous serons abreuvés au torrent de ses délices. On a certainement préparé pour ces noces un fleuve de vin. Oui, de ce vin qui donne la joie au cœur, puisque le cours impétueux du fleuve réjouit la cité de Dieu (Ps 35, 9).

Pour le moment, comme il nous reste une longue route à parcourir, nous prenons ici notre dîner, mais ce n'est pas avec la même abondance, car la plénitude et la satiété sont réservées pour le souper éternel.

Ici donc, il arrive quelquefois que le vin manque, je veux parler de la grâce de la dévotion et de l'ardeur de l'amour. Que de fois ne dois-je pas, frères, pour répondre à vos larmes et à vos plaintes, supplier la Mère de miséricorde de suggérer à son très bienveillant Fils que vous n'avez plus de vin?

Et cette mère, je vous l'assure, mes chers amis, si nous la pressons affectueusement, ne nous fera pas défaut dans nos besoins, car elle est miséricordieuse et mère de miséricorde. Si en effet elle a pris en pitié l'embarras des personnes qui l'avaient invitée, à plus forte raison elle aura compassion de nous, si nous l'appelons avec tendresse.

Ces noces que nous célébrons plaisent à la Vierge et la concernent de beaucoup plus près que les noces de Cana, puisque c'est de son sein, comme de sa chambre nuptiale, que nous est venu le céleste Époux.

St Bernard, Aux noces de Cana. Sermon 2.

Dans : Ecrits sur la Vierge Marie, Mediaspaul, Paris 1995, p. 122-123

Réponse du Christ à sa mère

Mais qui ne serait ému de la réponse qu'aux noces de Cana le Seigneur fit à sa très obligeante et très mère en lui disant: "Qu'y a-t-il à toi et à moi, femme ?"

Qu'y a-t-il à toi et à elle, Seigneur? N'est-ce pas ce qu'il y a au fils et à la mère ? Tu cherches en quoi tu la concernes, alors que tu es le fruit béni de son sein immaculé ? N'est-ce pas elle qui t'a conçu en toute pureté et mis au monde sans corruption ? N'est-elle pas la femme dans le sein de qui tu es resté neuf mois, dont les virginales mamelles t'ont allaité, en compagnie de qui tu es descendu de Jérusalem alors que tu avais douze ans et à qui tu étais soumis ?

Mais en ce moment, Seigneur, pourquoi lui fais-tu de la peine en disant : "Qu'y a-t-il à moi et à toi ?" Il y a beaucoup, et sous tous rapports.

Mais déjà je le vois avec évidence, ce n'est pas dans un mouvement d'irritation, ni dans le dessein de troubler la délicate modestie de la Vierge ta mère que tu as dit: "Qu'y a-t-il à moi et à toi", puisqu'au moment où les serviteurs se présentent devant toi pour obéir à ta mère, tu n'hésites pas un instant à accomplir ce que cette mère a suggéré.

Dans quel dessein alors, frères, répondait-il tout d'abord de cette manière ? C'est pour nous, à n'en pas douter, pour que désormais le souci de la parenté charnelle ne trouble pas ceux qui se sont donnés au Seigneur, et que de telles préoccupations n'entravent pas le travail spirituel...

Le Seigneur nous a donc enseigné de la meilleure façon, à ne pas nous inquiéter de nos proches selon la chair plus que ne le réclame notre condition de religieux, lorsqu'il répondit à sa propre mère, et quelle mère : "Femme, qu'y a-t-il à moi et à toi !"

De même dans une autre circonstance, quelqu'un lui ayant dit que sa mère se tenait à la porte en conmpagnie de ses frères et cherchait à lui parler, il répondit : "Qui est ma mère et qui sont mes frères ?"...

St Bernard, Aux noces de Cana. Sermon 2.

Dans : Ecrits sur la Vierge Marie, Mediaspaul, Paris 1995, p. 123-124

L’amphore aux trois mesures.

"Je te salue, Marie, pleine de grâce". Ce n'est pas uniquement dans la virginité que pouvait consister la plénitude de grâce, car il n'est pas donné à tout le monde d'en faire son partage.

Heureux ceux qui n'ont pas souillé leurs vêtements et peuvent avec notre reine se glorifier du privilège d'être vierges. Mais, ô Souveraine, ne possèdes-tu qu'une seule bénédiction ? Moi aussi, je t'en prie, bénis-moi !

Cette vertu m'a été enlevée, et je ne puis même plus y aspirer. J'ai pourri sur mon fumier et suis devenu comme une bête. N'y aura-t-il vraiment plus rien pour moi chez toi ? N'y aura-t-il pas un endroit où je pourrai être avec toi parce que je ne suis plus en état de te suivre partout où tu iras ?

Le messager cherche la jeune fille que le Seigneur a préparée au fils de son maître (Gn 24, 46). Il boit à même ton amphore, tout à la joie de rencontrer une vertu qui t'apparente à lui ; mais ne donneras-tu pas à boire aussi aux bêtes de somme ? Tu veux rester vierge, voilà le breuvage pour le messager ; tu te fais gloire uniquement de ton humilité que ce soit le breuvage pour les animaux eux-mêmes.

Le Seigneur, est-il dit, a jeté les yeux sur l'humilité de sa servante, car la virginité sans humilité possède sans doute la gloire, mais pas auprès de Dieu. Toujours le Très-Haut regarde ce qui est abaissé et voit de loin ce qui est élevé ; aux humbles il donne sa grâce, aux orgueilleux il résiste en face.

Mais justement ces deux mesures ne suffisent pas à remplir ton amphore ; elle peut même en contenir une troisième. De la sorte, après l'ange et les bêtes de somme, le maître d'hôtel pourra boire à son tour. Voilà le bon vin que nous avons réservé jusqu'à cette heure ; l'ange de service en puise, mais c'est pour le porter au maître du festin. C'est du Père que je veux parler : il est Principe de la Trinité et de droit porte le titre de maître du festin.

L'ange dit logiquement en affirmant la fécondité de Marie quelle est cette troisième mesure : L'être saint qui naîtra de toi sera appelé Fils du Très-Haut, comme s'il disait: cet enfantement est le partage de Dieu seul et de toi.

St Bernard, “De diversis” sermon 46.

Dans : Ecrits sur la Vierge Marie, Mediaspaul, Paris 1995, p. 125-126

Les amphores mystiques.

Les amphores ne doivent être ni vides, ni remplies d'un breuvage empoisonné, le Seigneur ne le veut pas ; il faut qu'on les remplisse d'eau, le Seigneur l'ordonne, mais pour que l'eau soit changée en vin, c'est le Seigneur qui le réalise.

Or à qui le Seigneur commande-t-il de remplir les amphores ? Aux serviteurs assurément, à ceux qu'il a préposés au soin de sa famille pour lui remettre en temps voulu sa part de froment ; à ceux spécialement que Marie a tout d'abord renseignés en disant : "Faites tout ce qu'il vous dira".

Cet exemple nous montre que personne ne doit s'attribuer la charge de prédicateur s'il n'a reçu auparavant les instructions de Marie, c'est-à-dire de la mère par grâce (mère de grâce), Autrement : ils s'attireront ce reproche : "Ils se sont faits rois, mais ce n'est pas ma volonté : ils se sont mis au premier rang, mais je les ai ignorés (Os 8, 4).

St Bernard, “De diversis” sermon 56. Les amphores mystiques

Dans : Ecrits sur la Vierge Marie, Mediaspaul, Paris 1995, p. 126-127

Confiance et modestie

Apprends, par l'exemple de la mère du Seigneur, à avoir une foi inébranlable dans les miracles et, dans cette foi, à garder une immuable modestie. Apprends à faire de la modestie la parure de la foi et le frein de la présomption. "Ils n'ont plus de vin", dit-elle. Quelle brièveté, quelle déférence dans cette suggestion ou s'exprime sa tendre vigilance !

Et pour t'apprendre à préférer, en pareilles circonstances, les plaintes affectueuses aux requêtes trop hardies, Marie calme les ardeurs de sa tendresse par l'ombre de la modestie. Elle tait avec délicatesse la confiance qu'elle a conçue de sa prière. Elle ne s'avance pas le front haut, elle parle sans s'afficher, elle ne dit pas audacieusement devant tous : « Mon fils, je t'en prie, le vin manque, les convives sont mécontents, l'époux est humilié, montre ta puissance ! »

Son cœur ardent, la ferveur de sa charité expriment tous ces sentiments et bien d'autres encore, mais c'est confidentiellement que cette mère aimante s'adresse à son Fils tout-puissant. Elle ne met pas sa puissance à l'épreuve, mais sonde sa volonté. Ils n'ont plus de vin, dit-elle. Qu'y a-t-il de plus modeste? Qu'y a-t-il de plus confiant?

Il ne manqua ni confiance à sa tendresse, ni gravité à sa parole, ni efficacité à son désir. Si Marie, toute mère qu'elle soit, oublie qu'elle est mère et n'ose demander le miracle du vin, comment moi, serf abject pour qui c'est le comble de l'honneur d'être l'esclave-né du Fils en même temps que de la Mère, comment aurai-je l'effronterie de demander la vie pour un mort de quatre jours ? (Jn 11, 39).

St Bernard, Des degrés de l’humilité et de l’orgueil c. 22 Confiance et modestie.

Dans : Ecrits sur la Vierge Marie, Mediaspaul, Paris 1995, p. 127-128