La grâce et la conscience dogmatique

La grâce et la conscience dogmatique

En russe, le mot pour désigner « la grâce » se dit « Blagodat' ». Il relève

- de la racine « blag » qui signifie « bonté »

- et de celle de « dat' » qui exprime la notion de « don.

Ce terme exprime donc dans une certaine mesure la nature de la grâce, c'est-à-dire : « don bienfaisant de Dieu », ou « don de la bonté de Dieu », la force (énergie ) incréée de la Divinité.

Le commandement du Christ n'est pas une norme éthique, mais il est en lui-même la vie éternelle et divine. Dans sa nature créée, l'homme n'a pas la vie en lui-même, et c'est pourquoi il ne peut, par ses propres forces, accomplir la volonté de Dieu, autrement dit vivre selon les commandements de Dieu. Mais il est propre à l'homme de tendre vers Dieu et vers la béatitude de la vie divine.

L'expérience historique de l'Eglise nous montre que lorsqu'un homme a été gratifié de grands dons de la grâce et de visions, il lui faut encore de longues années de vie ascétique pour se les assimiler plus profondément. La grâce prend alors la forme d'une connaissance spirituelle que nous nommerons de préférence « connaissance dogmatique », mais non dans le sens académique du terme.

Mais quelque grand que soit le premier don de la grâce, tant qu'il ne l'a pas assimilé, l'homme reste exposé à des fluctuations et même à des chutes. L'apôtre Pierre nous en fournit un excellent exemple. Sur le mont Thabor, il est dans un bienheureux émerveillement ; mais ensuite, au moment des souffrances du Christ, il le renie ; bien des années plus tard, il citera dans son épître sa vision du Thabor comme un témoignage puissant en faveur de la vérité.

Le délai pour assimiler la grâce n'est pas le même pour tous.

Mais dans ses grandes lignes, le processus normal est le suivant:


- La première expérience de la visite de Dieu marque profondément l'être humain tout entier et l'entraîne à la vie intérieure, à la prière, à la lutte contre les passions. Pendant cette période, le cœur est rempli de sensations spirituelles, et les expériences vécues sont si fortes qu'elles attirent à elles toute l'attention de l'intellect.

- Durant la période suivante, la perte de la grâce plonge l'homme dans une grande affliction et l'amène à une recherche éperdue des causes de cette perte et des moyens pour retrouver le don de Dieu. [C'est ainsi que l'épisode de Jésus perdu et retrouvé au temple -Lc 2, 41-52) est un mystère du salut pour la vie de tous les chrétiens].

- Ce n'est qu'après de nombreuses années d'alternance de ces états spirituels, années habituellement passées à lire les saintes Ecritures, les œuvres des saints Pères de l'Eglise, à s'entretenir avec des maîtres spirituels et d'autres ascètes, à lutter contre les passions, que l'homme découvrira en lui la lumineuse connaissance des voies du salut venue mystérieusement et sans se laisser observer. Cette connaissance, que nous avons appelée conscience dogmatique, est la vie profonde de l'esprit et non pas une gnose abstraite.

L'Eglise est forte non pas par son érudition scientifique, mais, avant tout, par la réelle possession des dons de la grâce. L'Eglise vit par le Saint Esprit, elle respire par lui. Parle fait même de communier à lui, elle sait comment il agit.


Archimandrite Sophrony,

Extraits de :

Archimandrite Sophrony, Starets Silouane, moine du mont Athos,

Vie - Doctrine - Ecrits

- Edition Présence, Belley, 1982. p. 180-187 ;

Extraits par F. Breynaert.