Que disent les papes de l'esclavage d'amour ?

L’esclavage d’amour : que disent les papes ?

Une dimension culturelle

(Cf. Milieu culturel et langage chrétien.)

Le magistère avait su garder ses distances devant les pressions culturelles de l’âge baroque, pressions qui vont dans le sens de l’amplification, de l’exagération, et d’une vision très contraignante de la filiation).

Le pape Clément X a explicitement condamné cette terminologie du saint esclavage [1].

Et le pape Paul VI attire l’attention sur le fait que certains langages sont moins adaptés pour les hommes qui appartiennent à d’autres époques et d’autres civilisations [2].

Une dimension paradoxale

Jean-Paul II ne craint pas de reprendre l'expression symbolique, apparemment choquante, de l'esclavage d'amour, car elle est essentielle dans la doctrine de saint Louis-Marie. Il en donne une magnifique explication en citant divers passages du Traité et du Secret, et d'abord celui qui en manifeste les principaux fondements bibliques:

"Dans la spiritualité montfortaine, le dynamisme de la charité est en particulier exprimé à travers le symbole de l'esclavage d'amour de Jésus, à l'exemple de Marie et avec son aide maternelle.

Il s'agit de la pleine communion à la kénosis du Christ; une communion vécue avec Marie, intimement présente dans les mystères de la vie du Fils.

"Il n'y a rien aussi parmi les chrétiens qui nous fasse plus absolument appartenir à Jésus Christ et à sa Mère que l'esclavage de volonté, selon l'exemple de Jésus Christ même, qui a pris la forme d'esclave pour notre amour: formam servi accipiens, et de la Vierge, qui s'est dite la servante et l'esclave du Seigneur. L'Apôtre s'appelle par honneur servus Christi. Les Chrétiens sont appelés plusieurs fois dans l'Ecriture servi Christi" (Montfort, VD 72).

En effet, le Fils de Dieu, venu au monde en obéissance au Père dans l'Incarnation (cf. He 10, 7), s'est ensuite humilié en se faisant obéissant jusqu'à la mort et à la mort sur une Croix (cf. Ph 2, 7-8).

Marie a répondu à la volonté de Dieu par le don total d'elle-même, corps et âme, pour toujours, de l'Annonciation à la Croix, et de la Croix à l'Assomption (...)

L'esclavage d'amour doit donc être interprété à la lumière de l'admirable échange entre Dieu et l'humanité dans le mystère du Verbe incarné. Il s'agit d'un véritable échange d'amour entre Dieu et sa créature dans la réciprocité du don total de soi.

"L'esprit de cette dévotion... est de rendre une âme intérieurement dépendante et esclave de la Très Vierge et de Jésus par elle." (Montfort, SM 44).

Paradoxalement, ce lien de charité, cet esclavage d'amour, rend l'homme pleinement libre, en lui conférant la véritable liberté des enfants de Dieu (cf. Montfort, VD 169).

Il s'agit de se remettre totalement à Jésus, en répondant à l'Amour avec lequel Il nous a aimés le premier.

Quiconque vit dans cet amour, peut dire comme saint Paul: "Ce n'est plus moi qui vis, mais le Christ qui vit en moi." (Gal 2, 20)."

(Jean Paul II, Lettre aux Familles Monfortaines § 6)

Ailleurs, le pape Jean Paul II souligne la dimension paradoxale de ce langage :

« L’acte (ASE 225) parle de la servitude et contient un paradoxe semblable à celui des paroles de l’Evangile selon lesquelles il faut perdre sa vie pour la trouver (cf. Mt 10, 39). L’amour en effet, constitue l’accomplissement de la liberté, mais en même temps l’appartenance, c’est-à-dire le fait de ne pas être libre, fait partie de son essence. Toutefois ce fait de ne pas être libre dans l’amour n’est pas perçu comme un esclavage mais bien comme une affirmation de liberté et comme son accomplissement. L’acte de consécration dans l’esclavage indique donc une dépendance singulière et une confiance sans limites.

En ce sens, l’esclavage (la non-liberté) exprime la plénitude de la liberté, de la même manière que l’Evangile parle de la nécessité de perdre sa vie pour la trouver dans sa plénitude. » [3]

L'aide des philosophes

Si le langage de Jean Paul II semble difficile, nous pouvons encore méditer ceci :

« Se soumettre, c'est encore une décision libre et personnelle, un "nous" relie le toi et le moi de sortes qu'ils sont l'un pour l'autre et que chacun en voulant l'autre se veut lui-même.» [4]

Ou encore :

« La liberté est exactement le pouvoir de se donner.» [5]

Utiliser prudemment le langage paradoxal

Le paradoxe est un genre littéraire qui consiste à accentuer des contrastes de la réalité, et à sous-entendre des aspects et des explications qui constituent la clé d’interprétation du paradoxe. Le paradoxe est utilisé pour souligner la transcendance de Dieu sur la sagesse humaine.

Mais, en seconde instance, nous devons reconnaître que l’usage du paradoxe a un certain degré de "dangerosité", parce qu’il laisse ouverte la possibilité d’interprétations partielles et, par conséquent hérétiques.

Une interprétation partielle dangereuse, c’est par exemple ceci : avant d’avoir expérimenté la transcendance de Dieu et son aide, l’effacement de soi risque de ne pas être un consentement à l’action de Dieu mais une auto-destruction qui n’est pas voulue de Dieu et dispose la personne à subir des aliénations dans ses rapports humains.

Il faut tenir les deux termes du paradoxe : don de soi, et liberté ; mourir à soi, et vivre en surabondance...


[1] Pape CLEMENT X, lettre Pastoralis officii (1675).

[2] Pape PAUL VI, lettre apostolique Marialis cultus § 36.

[3] Pape JEAN PAUL II, Homélie à Jasna Gora, 4 juin 1979 ; Cf. Lettre encyclique, La mère du Rédempteur, 25 Mars 1987, n° 48. Le pape fait référence à ASE 225 : saint Louis Marie de Montfort, Amour de la sagesse éternelle § 225.

[4] M. Nédoncelle, La réciprocité des consciences, Aubier, Paris 1982, p. 42

[5] M. Zundel, Emerveillement et pauvreté, Ed. Saint Augustin, Suisse, 1993, p. 18


Synthèse par F. Breynaert

Lire sur ce sujet : Françoise BREYNAERT, L'arbre de vie, symbole central de la spiritualité de Saint Louis-Marie de Montfort, éditions Paroles et silence 2006. (Thèse de doctorat). Amazon.fr


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