Marie toujours vierge

Marie toujours vierge

La virginité après l'enfantement : le fait

1) Les frères ou les sœurs de Jésus ne sont pas appelés les "fils de Marie". Dans les évangiles et dans les Actes ils sont mentionnés plusieurs fois, de façon vague, ses frères[1], ou ses sœurs[2]. Deux passages, Mc 6,3 et Mt 13,55 nous transmettent le nom de quatre d'entre eux , Jacques, Joset (Mc) ou Joseph (Mt) Simone et Judas. Si quelques auteurs du NT parlent de frères et sœurs de Jésus, jamais cependant ils n'en parlent comme étant des fils de Marie. De la Vierge on dit seulement qu'elle est "la mère de Jésus".

2) Comme l'hébreu et l'araméen n'ont pas de terme spécifique pour exprimer l'idée de "cousin, petit-fils ou beau-frère", on recourait souvent au mot "frère" à moins d'utiliser des circonlocutions compliquées comme "fils du frère du père" (cf par exemple le Targum d'Est 2,7.15). L'A.T offre d'abondantes attestations de l'usage du mot "frère"au sens large : Lot et Jacob sont les neveux, respectivement, d'Abraham, Gn 11,27; 14,12, et de Laban, Gn 29,12 ; pourtant ils sont appelés leur frère (Abraham-Lot: Gn 13,8; 14,14.16 ; Laban-Jacob: Gn 29,15) Les filles de Celophehad appellent « frère » le frère de leur père (Jos 17,4), Celophehad était mort sans avoir de fils mâles (Jos 17,3)...

3) Il y a en grec le mot "anepsios" = cousin. On devrait donc l'utiliser comme par exemple en Col 4,10. Mais les Septante aussi traduisent servilement l'original hébreu avec le terme « frère » indiquant un rapport de parenté beaucoup de plus large.

4) Jacques et Joset (Mc) ou Joseph (Mt) - les premier deux frères de Jésus nommés en Mc 6,3 et Mt 13,55 - étaient les fils d'une Marie différente de la mère de Jésus. Marc l'atteste (15,40) « Il y avait aussi des femmes qui regardaient à distance, entre autres Marie de Magdala, Marie mère de Jacques le petit et de Joset, et Salomé » (Mc 15,40) Elle est appelée plus haut « Marie, [mère] de Joset » (15,47), "Marie [mère] de Jacques » (16,1). Mt 27,56 l'appelle également la mère de Jacques et de Joseph, et "l'autre Marie" (Mt 27,61; 28,1). Lc 24,10 fait mention de « Marie, celle de Jacques », vraisemblablement la même personne.

5) Jacques[3] : Au deuxième siècle, Egesippe[4] atteste qu'il fut le premier évêque de Jérusalem et qu'il fut martyrisé par les habitants de la Judée avant le siège de la ville . La nouvelle du martyre de Jacques « le frère de Jésus, le soi-disant Christ » est aussi transmise par Flavius Josephe (Antichités 20,9.1)

6) De Simon, Egesippe fait savoir qu'il était « le fils d'un oncle du Seigneur », « fils de Cléofas ». À la mort de Jacques, il fut choisi comme évêque de Jérusalem "parce que c'était un second cousin du Seigneur": "second" est à comprendre en lien avec Jacques, qui devait donc être le cousin "premier" de Jésus (et non pas son frère au sens strict). Et Eusèbe, sur l'autorité d'Egesippe, affirme que Cléofas était un frère de saint Joseph. À l'âge de 120 ans, continu Egesippe, pendant le règne de Trajan, Simon fut dénoncé comme descendant de David et de foi chrétienne ; il fut traduit en jugement et crucifié[5].

7) De Judas, Egesippe écrit qu'il était appelé « son [= de Jésus], frère selon la chair », et qu'il descendait de David[6]. La spécification "selon la chair" signifie que Judas n'était pas frère de Jésus au sens simplement spirituel comme les apôtres et les disciples (cf Mt 28,10; Gv 20,17). Et le fait qu'il soit descendant de David fait penser qu'il fut aussi un fils de Cléofas qui appartenait à la souche davidique. En toute vraisemblance, il est le « Jude, frère de Jacques », auteur de la lettre homonyme du NT (Jude 1,1).

8) Le texte de saint Matthieu « et il (Joseph) ne la connut pas jusqu'au jour où elle enfanta un fils. » (Mt 1,25) n'implique pas que, après la naissance de Jésus, Joseph ait consommé le mariage avec Marie qui aurait donc eu d'autres enfants. Dans la bible il y a de nombreux exemples de phrases avec l'expression « jusqu'à » qui ne peuvent pas être interprétées à la lettre. (Gn 8,7 (LXX), Gn 28,15; 2 Sam 6,23 ; Sal 110,1; Mt 28,20...) En outre, le but de l'évangéliste est de montrer que Jésus est fils de David (Mt 1,1) bien qu'il n'ait pas de père humain. Le problème de la virginité de Marie après l'enfantement est en dehors de sa préoccupation.

9) Le texte de saint Luc : « Elle donna le jour à son fils premier-né » (Luc 2,7) n'implique pas d'autres fils. Il y a une épitaphe sépulcrale datée au 28 janvier du 5e siècle av J-C, découverte en 1922 dans la nécropole juive de Tell el Yehudieh qui fait dire à la défunte (Arsinoe): « Mais le sort, dans les douleurs de l'enfantement de mon fils premier-né, me mena à la fin de la vie ». Quoique cette jeune maman meure à son premier enfantement, son fils est appelé « premier-né ». Selon la Bible, le fils premier-né, même s'il est unique, est qualifié ainsi parce qu'il est sujet à l'obligation du rachat (Ex 13,2.12; Nm 18,15-16). Donc Jésus aussi, en étant le premier-né de sa mère (Lc 2,7), sera présenté au temple pour ce rite (Lc 2,22-24).

La virginité après l'enfantement, la signification

Je crois qu'il est éclairant, pour comprendre le sens de la virginité de Marie après l'enfantement, de lire Philon d'Alexandrie († 45 env. après J-C).

Léa, comme l'Écriture le dit, après avoir engendré Judas, son quatrième fils, « cessa d'enfanter » (Gn 29,35). « Judas » veut dire « louer Dieu », c'est le sommet de la perfection. Glorifier le Père est la meilleure chose de toutes, et c'est le fruit le plus accompli des fruits qui soient jamais sortis d'une femme enceinte (Philon De Plantatione, 135). Donc Léa n'engendre plus. Elle ne savait pas vers quoi se tourner, ayant atteint la limite extrême de la perfection (Ibid). Après cette naissance, Léa mit fin, ou mieux, il fut mis un terme à sa progéniture. En effet - le croit Philon - elle vit que les organes de sa puissance génératrice étaient devenus arides et stériles, car en elle avait fleuri le fruit parfait, Judas, l'action de grâce (Philon d'Alexandrie, De Somniis 1,37).

Maintenant, essayons à faire la transposition christologique de cette page de Philon, et demandons-nous : pourquoi Marie ne porta-t-elle pas d'enfants autres que le Christ ? Non pas certes parce que la génération aurait un je ne sais quoi d'impur, mais parce qu'elle accueillit en son sein ce Fils : celui qui, en étant Dieu, était l'Eschaton, la Perfection, l'Absolu. En devenant le temple vivant du Verbe incarné, vraiment Marie, pour utiliser les mots de Philon ne savait pas vers quoi se tourner, ayant atteint la limite extrême de la perfection. Comme les jarres de Cana, ainsi le sein de Marie, avec l'Incarnation, fut plein « jusqu'au bord » (cf Jn 2,7).


Notes :

[1] Mc 3,31.32 et parallèles de Mt 12,46.47; Lc 8,19.20; et Ac 1,14; Jn 2,12; 7,3.5.10; 1 Cor 9,5

[2] Mc 6,3 et Mt 13,56

[3] Note de la rédaction : voir sur le site l'article Jacques fils de Joseph, un autre Joseph.

[4] Egesippe, originaire d'Orient, probablement de la Palestine, écrivit ses "mémoires" vers 150-200. De la compilation d'Egesippe différents extraits nous sont parvenus par Eusèbe de Césarée. Eusèbe, sur l'autorité d'Egesippe, affirme que Cléophas était un frère de saint Joseph.

[5] EUSÈBE, Histoire ecclésiastique III,11.12

[6] EUSÈBE, Histoire ecclésiastique III,19-20


A.SERRA

Extraits de A.SERRA, "Vergine",

Nuovo dizionario di mariologia, a cura di de Fiores, ed. san Paolo 1985, p.1304-1308