L'Annonciation à Marie au puits, art


Le thème iconographique de l’Annonciation est riche et se décline en de nombreuses variantes. L’une d’elle est celle de la Vierge au puits. Elle est fondée sur une tradition, rapportée par des textes apocryphes. Celle-ci situe la première salutation de l’Ange lors de l’épisode de l’Annonciation alors que la Vierge Marie était sortie chercher de l’eau. On trouve de nombreux témoignages de cette tradition dans l’art et à Nazareth même, et la Vierge Marie est souvent comparée dans la littérature mariale à une source ou à une fontaine.

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Une scène de l’Annonciation rapportée dans les textes apocryphes

Dans l’évangile apocryphe intitulé Protévangile de Jacques, datant du IIès, il est dit que la première salutation de la Vierge Marie par l’Ange Gabriel eut lieu alors que Marie était sortie pour puiser de l’eau :

« Or, elle prit sa cruche et sortit pour puiser de l’eau. Alors une voix retentit : « Réjouis-toi, pleine de grâce, le Seigneur est avec toi. Tu es bénie parmi les femmes ». Marie regardait à droite et à gauche : d’où venait donc cette voix ? Pleine de frayeur, elle rentra chez elle, posa sa cruche, reprit la pourpre, s’assit sur sa chaise et se remit à filer ». [1]

Cette tradition a été reprise dans un autre texte apocryphe chrétien, l'Évangile du Pseudo-Matthieu[2], écrit entre le Ve et le VIIe siècle[3]. Gabriel vient donc à deux reprises faire l’annonce à Marie : une première fois pour la saluer, à l’extérieur, puis une seconde fois à l’intérieur- Marie étant rentrée rapidement chez elle après la salutation- alors qu’elle file la pourpre.

La source et la fontaine dans l’univers biblique

La popularité de ce thème s’explique également par la symbolique de la rencontre au bord du puits dans la Bible. Le puits est le lieu de l’eau vive, et l’épisode de la Samaritaine, rapportée dans l’évangile de Jean[4], se situe au puits de Jacob. Jésus y parle comme Celui qui donne à boire l’eau vive :

« Celui qui boira de l’eau que moi je lui donnerai n’aura plus jamais soif ; et l’eau que je lui donnerai deviendra en lui une source d’eau jaillissant pour la vie éternelle. »

Dans l’Ancien Testament, les rencontres au bord du puits sont également hautement significatives : on peut citer, par exemple, la rencontre de l’Ange de Dieu qui annonce à Agar, la servante de Sara et d’Abraham, sa fécondité future, près du puits de Lhaï Roï (Gn, 16, 7-14).C’est près d’un puits que le serviteur d’Abraham découvre Rebecca, qui deviendra l’épouse de son fils Isaac (Gn 24, 1-27). Jacob rencontre Rachel auprès d’un puits (Gn 29,1-6) ; au pays de Madiân, c’est près d’un puits que Moïse rencontre sa future épouse (Ex. 2,11-22)[5].

Comme le dit le père Guillaume de Menthière[6],

« Situer au bord d'une fontaine l'Annonciation à la Vierge c'est donc assez clairement laisser entendre le caractère sponsal de cette rencontre : c'est l'Alliance de Dieu avec l'humanité qui est en train de se jouer et qui est suspendu au Fiat de la Vierge Marie ».

La Vierge Marie est également considérée comme une fontaine d’eau vive, elle qui nous donne le Christ : st Bernard de Clairvaux, Docteur marial de l’Église, la surnomme ‘aqueduc de la grâce’[7].

La Vierge Marie, source et fontaine d’espérance

Deux hymnes du bréviaire comparent Marie à une source. 

L’hymne pour les laudes, pour fêter la Vierge Marie le samedi, débute ainsi :

Quæ caritátis fúlgidum

es astrum, Virgo, súperis,

spei nobis mortálibus

fons vivax es et prófluus.

 « Tu es pour les habitants des cieux un astre resplendissant de charité, Vierge, et pour nous, mortels, une source vive et débordante d’espérance. »

 L’hymne des laudes de Notre-Dame-des-Douleurs (Stabat Mater[8]) débute également par une comparaison de la Vierge Marie avec une source : 

Eia, mater, fons amóris,

me sentíre vim dolóris

fac, ut tecum lúgeam.

« Ô Mère, source de tendresse,

Fais-moi sentir grande tristesse

Pour que je pleure avec toi. »

En outre, la Vierge Marie a été célébrée par Dante dans « l’Hymne à la Vierge » qu’il a insérée dans la troisième partie de la Divine Comédie intitulée Le Paradis. Il fait ainsi parler st Bernard, qui s’adresse à la Vierge Marie en la nommant « fontaine d’espérance »

"Ici tu es pour nous brûlant flambeau

De charité et, là-bas, parmi les mortels,

Tu es d’espérance fontaine toujours vive". (Le Paradis, chant XXXIII, v. 10-12)[9]

Un thème iconographique fécond

L’Annonciation à Marie au puits est un thème fréquent dans l’art byzantin. On en trouve dans les enluminures dès le XIIès, dans plusieurs manuscrits syriaques du XIIIès, notamment dans l’évangéliaire du monastère du Safran (Deir El-Zaafaran), et dans les mosaïques de la vie de la Vierge Marie qui se trouvent à l’église Saint-Sauveur-in-Chora d’Istanbul, qui datent du XIVès.
En Occident, on en trouve une représentation dans les mosaïques de la basilique Saint-Marc de Venise, qui date probablement du XIIIès. On en voit la reproduction ci-dessus. Elle reproduit la tradition des apocryphes, en une scène touchante, où Marie est détournée de sa tache par la salutation de l’Ange Gabriel, et l’inscription qui surplombe la Vierge Marie la désigne comme Theotokos, Mère de Dieu, en grec. La représentation au bord du puits confirme donc à la fois le caractère sponsal et la maternité divine de la Vierge Marie.

 


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Pour en savoir plus

-Sur les plus anciennes représentations de la Vierge Marie, en ligne 

-Sur l’Annonciation dans le Protévangile de Jacques, dans l’Encyclopédie mariale
<link encyclopedie-mariale les-grands-temoins-marials les-ii-et-iii-siecles-les-peres-de-leglise-leurs-ecrits-et-les-apocryphes marie-dans-les-ecrits-apocryphes le-protevangile-de-jacques-apocryphe-qui-inspire-la-liturgie lannonciation-protevangile-de-jacques>
-Sur la fontaine de Marie à Nazareth, dans l’Encyclopédie mariale

I.Rolland