Annonciation (Charles Péguy)


Nous publions un très beau texte de Charles Péguy (1873-1914) sur l’Annonciation, écrit entre 1909 et 1914, extrait de ses œuvres en prose.

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L’Annonciation[1] peut être considérée comme la dernière des prophéties et comme la prophétie à la limite (et au dernier terme au dernier point au commencement même de la réalisation). Et ce n’est pas seulement la prophétie la plus imminente. Il est permis de dire que c’est aussi la plus haute et la capitale. Comme Jésus est le plus haut et le dernier des prophètes, ainsi et du même mouvement l’Annonciation est la dernière et la plus haute des prophéties. Elle vient directement de Dieu, par un ange, qui n’est plus qu’un ministre et un héraut. Non plus par un prophète qui est un homme. Et elle est vraiment dans la séquence le point merveilleux où sur la promesse vient s’articuler la tenue de la promesse.

Ainsi l’Annonciation est une heure unique dans l’histoire mystique et dans l’histoire spirituelle. C’est une heure culminante. C’est un moment unique et comme un point de moment, un moment ponctuel. C’est toute la fin d’un monde et tout le commencement de l’autre. Toute la fin du premier monde mystique et tout le commencement de l’autre. Et dans un de ces longs beaux jours de juin où il n’y a plus de nuit, où il n’y a plus de ténèbres, où le jour donne la main au jour, c’est le dernier point du soir et c’est ensemble le premier point de l’aube.

C’est le dernier point de la promesse et c’est ensemble le premier point de la tenue de la promesse.

C’est le dernier point d’hier et c’est ensemble le premier point de demain.

C’est le dernier point du passé et c’est ensemble et dans un même présent le premier point d’un immense futur.

Dans l'ordre des prophéties, dans la série du passé, dans la catégorie de la promesse et de l’annonce elle est en effet la dernière et la plus haute et la culminante. Elle est comme immédiate. Et en effet de toutes les manières de se faire annoncer la salutation est bien celle qui est plus que tangente et plus qu’immédiate. Car c’est qu’on est déjà là. Et dans l’ordre de la tenue de la promesse, dans la série du passé clos, dans la catégorie des Évangiles, dans la série du passé devenu présent et futur c’est le premier point d’aube et le premier point de présence. Et encore en outre et dans ce futur même c’est le point de départ, au centre et comme au creux de ce futur, c’est le point de départ de tant d’Ave Maria, la pointe de la première proue de la première nef de cette flotte innombrable, et de tous ceux que devait dire saint Louis, et de tous ceux que devait dire Jeanne d’Arc.

Dans le latin, dans le français.

(Et par une auguste similitude le point de départ en outre des innombrables Salve Regina).

 

Et comme un point et une pointe et une cime est étroite et fine et n’a point toute la largeur de sa base, ainsi cette large promesse, commencée à tout un monde, réduite à tout un peuple, aboutissait dans le secret et l’ombre à une humble enfant, fleur et couronnement de toute une race, fleur et

couronnement de tout un monde. Cette prophétie qui avait été sur le trône avec David et Salomon, qui avait été publique pour tout un peuple, publiée pour tout le monde, proclamée pour toute une race, elle aboutissait à une cime secrète, à une fleur, à un couronnement de silence et d’ombre. Elle aboutissait à être une salutation confidente adressée à une seule et humble fille et par le ministère d’un seul ange. Et tout un peuple avait attendu le Christ dans le temps qu’il ne venait pas. Mais nul ne l’attendait plus quand il allait venir.

Cette salutation qui devait emplir le monde fut apportée au monde réduite en un point de confidence et en un point de secret.

Dans toutes les maisons royales les naissances sont attendues par toute une race, escomptées par tout un peuple. Dans cette seule maison royale l’annonciation du roi fut le point d’une salutation, d’une communication secrète et confidente.

 

Par un phénomène de génération spirituelle comparable aux phénomènes de la génération chamelle, de même qu’un être charnel ne peut donner un autre être charnel qu’en passant par un certain point d’être, par un centre de race et un point de germination, ainsi cet être mystique et spirituel qu’était le peuple de Moïse ne pouvait donner cet être mystique et spirituel que devait être le peuple de Jésus qu’en passant par un certain secret, par une certaine confidence, par un point de germination mystique et spirituelle.

Le cèdre le plus immense ne peut donner un autre cèdre, un cèdre encore plus immense, il ne peut donner son immense héritier qu’en passant par un certain point d’être et de race qui est non pas même le fruit du cèdre mais le germe qui est dans le fruit.

Le cèdre le plus public ne peut donner un autre cèdre, un cèdre encore plus public, il ne peut donner son public héritier qu’en passant par un certain point de secret et de confidence qui est non pas même le secret du fruit mais le secret du germe qui est dans le fruit.

Ainsi cette immense mystique d’Israël avait couvert tout un peuple et cette immense et universelle mystique de Jésus devait couvrir le monde. Mais l’une ne pouvait donner l’autre qu’un passant par un certain point d’être et de génération spirituelle.

Par un certain point d’être et de génération mystique.

Cette immense et publique race d’Israël ne pouvait donner cette immense et publique et universelle race chrétienne qu’en passant par un certain point de secret mystique, de confidence spirituelle.

Ainsi deux mondes immenses ne pouvaient communiquer que par leurs cimes, renversées de l’une sur l’autre.

Et c’est le théorème des angles opposés par le sommet.

Un immense passé n’a pu donner un plus immense et universel futur qu’en passant par un certain point de fécondité, par un certain point de génération du présent.

Un public passé n’a pu donner un plus public et universel futur qu’en passant par un certain point de secret du présent.

L’être de Moïse n’a pu donner l’être de Jésus qu’en passant par un certain point d’être.

Le peuple de Moïse n’a pu donner le peuple de Jésus qu’en passant par un certain point de peuple.

Les immenses prophéties n’ont pu donner les immenses et universels Évangiles qu’en passant par un certain point qui fût ensemble et la plus haute prophétie et l’aube des Évangiles. Et ce point ce fut précisément le point de cette annonce faite à Marie.

Car en pareille matière, en matière d’événement et en matière de promesse, il ne suffit pas que le jour succède au jour et l’effet à la cause et l’événement à l’annonce et la tenue à la promesse. Il faut encore qu’il en procède et qu’il en naisse.

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Pour en savoir plus

Sur l’Annonciation en général

Sur le récit de l’Annonciation dans l’Évangile de st Luc

Sur l’Annonciation dans l’art

Équipe de MDN